PSYCHOLOGIE: Les psychopathes du but. Profil émotionnel du buteur

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Être un vrai “renard” des surfaces va bien au-delà de l’instinct et de l’opportunisme. Il faut avoir une personnalité équilibrée et entraînante. Il ne s’agit pas d’être provocateur, mais d’intimider les adversaires à travers l’effort et une série de caractéristiques émotionnelles.
J’ai eu l’occasion de travailler avec Diego Costa lors de mon étape à Valladolid, et son évolution est très méritoire. Ses qualités footballistiques étaient déjà présentes, mais il a su améliorer sa façon de vivre le match et de concourir pour devenir l’un des meilleurs attaquants actuels. Simeone stimule et canalise à la fois con caractère pour en faire un attaquant différent.
Alvaro Negredo est probablement l’attaquant espagnol qui a su le mieux évoluer. Sa carrière est marquée par une progression constante et son arrivée en Premier League l’a aidé à devenir l’un des meilleurs buteurs des championnats majeurs. Mon étape de psychologue à Séville me permet d’affirmer qu’il réunit bon nombre des valeurs émotionnelles propres aux grands attaquants.
Le talent est insuffisant à lui seul. La personnalité de l’attaquant s’entraîne aussi. Les enfants ne naissent pas avec l’instinct du buteur. L’attaquant parfait n’existe pas, mais on peut énumérer les caractéristiques émotionnelles indispensables:

EFFORT
On ne s’améliore qu’à travers l’effort. Outre l’amélioration de la condition physique, l’effort développe le caractère du footballeur et le rend meilleur. Un grand attaquant ne doit pas s’économiser, ni renoncer au travail défensif. Luis Suarez, l’un des meilleurs buteurs actuels, se caractérise par l’effort, l’insistance et sa lutte permanente avec les défenseurs adverses. Diego Costa ne se cache pas non plus. Il se bat sur tous les ballons et ne fait pas le moindre cadeau à ses adversaires.

TRAVAIL COLLECTIF
L’attaquant est chargé de la finition des phases d’attaque, mais fait également partie du travail défensif. Il a aussi comme mission de délivrer des passes décisives. Il s’agit d’un spécialiste, comme tous les autres coéquipiers, à l’intérieur d’un travail collectif. Diego Costa est l’une des pièces de la machine à gagner quasi parfaite qu’est l’Atlético Madrid. Sa discipline tactique et son esprit de sacrifice en font un meilleur joueur.

CONFIANCE EN SOI
L’Attaquant vit cerné par ses adversaires. Dans ses duels avec les défenseurs, il doit se sentir capable de travailler plus et mieux que ces derniers, de leur imposer sa présence et de leur créer des doutes pour les pousser à l’erreur. Pour cela, il faut travailler l’audace, la determination, l’allant… et la confiance en soi. Radamel Falcao fait son trou comme personne au milieu des défenses adverses, il vit infiltré dans les tranchées de l’ennemi. Il intimide et transmet cet esprit à ses coéquipiers. Karim Benzema est l’attaquant qui à le plus gagné en confiance en soi. Zinédine Zidane a joué un rôle décisif de tuteur sportif et personnel et Carlo Ancelotti le comprend beaucoup mieux que José Mourinho. Leo Messi sait qu’il est le meilleur joueur du monde, et sa confiance en lui est totale, ce qui lui permet de marquer la différence dans les matchs importants. Il en va de même pour Cristiano Ronaldo. Sa confiance est blindée et rien ne semble pouvoir l’atteindre.

ASSUMER L’ERREUR
L’attaquant est surexposé au public. Ses erreurs ne passent jamais inaperçues. Qui ne fait jamais d’erreurs? Ne pas assumer l’erreur en provoque d’autres. L’occasion manquée fait partie du travail de l’attaquant et ne doit pas entamer l’audace. Negredo à Séville ou Benzema au Real Madrid et en équipe de France ont connu les sifflets du public sans que cela n’influe sur leur travail. Ils sont capables de faire un hat-trick lors d’un match suivant une désapprobation du public. Ils assument qu’ils ne peuvent pas transformer en buts toutes leurs occasions. Un grand buteur relativise l’erreur. Rater une occasion peut aussi être une action méritoire d’un défenseur ou d’un gardien. Et une ou deux occasions manquées, même très claires,  ne peuvent pas mettre en doute le bon travail de tout un match.

COHABITER AVEC LE BUT
Le but ne se cherche pas, il se détecte. Quand on le cherche de façon desespérée, presque obsessive, il est difficile de le trouver. Le but est le fruit de la concentration, du calme, de la confiance et d’une bonne lecture du jeu. On dit souvent que le but est une question d’état de grâce. Je ne suis pas d’accord. Le but est une question d’état d’esprit. Un but en amène d’autres car il soulage l’attaquant de la responsabilité et de l’obligation. Diego Costa, Luis Suarez, Negredo, Benzema ou Falcao ont une relation d’amitié avec le but. Ils ne le convoitent pas. Ils l’ont, tout simplement, ils l’expriment, le marquent, ils vivent en harmonie avec lui.

LA PSYCHOPATHIE DU BUTEUR
L’occasion de but provoque une sorte de vertige chez certains joueurs, provoquant le doute ou la précipitation. Seuls les plus grands sont sereins face au but. Ils font preuve de la même concentration, tranquillité et confiance que lorsqu’ils font une passe au milieu de terrain. Ce sont de véritables “psychopathes” du but. Ils concluent l’action sans émotion, sans douter et de façon instantanée. Cette caractéristique de “psychopathe du but” est présente chez les plus grands buteurs de l’histoire du football, quel que soit leur niveau technique: Pelé, Di Stéfano, Gerd Müller, Hugo Sanchez, Kempes, Van Nistelrooy…

ACCEPTER LES CRITIQUES
L’attaquant est toujours dans le collimateur de la presse et des supporters. Aussi bien encensé que conspué, il doit demeurer imperturbable face à ces opinions. Il doit les respecter sans pour autant être obligé de les approuver. Le footballeur ne doit prendre en compte que les opinions de son staff technique. Tous les attaquants ont vécu des moments ponctuels de rejet ou de tension avec leurs supporters. Mais ces critiques, loin de laisser une cicatrice, stimulent leur amour propre.

AGRESSIVITÉ
L’agressivité positive est nécessaire. L’attaquant doit vivre avec intensité ses duels avec les adversaires, activer l’adrénaline et la testostérone pour être compétitif. Ce côté “rebelle” doit être présent sur le terrain. Zlatan Ibrahimovic, Mario Balotelli ou Luis Suarez ont ce profil “bad boy” de par leur caractère insoumis, rude et belliqueux. Mourinho raconte una anecdote très représentative à propos de Balotelli. Etant alors le seul attaquant disponible de l’effectif et ayant écopé d’un carton jaune en première mi-temps, Balotelli a monopolisé les consignes de Mourinho à la pause. L’entraîneur avait alors mis en garde Balotelli, lui suppliant de faire attention et de ne pas prendre un deuxième carton jaune. Mais lors de la première action de jeu de la deuxieme mi-temps, Balotelli finit par se faire expulser. Malgré tout, si ce genre de joueurs n’avaient pas ce caractère fort et agressif, ils ne seraient probablement pas d’aussi bons attaquants. Leur demander qu’ils fassent preuve d’équilibre et de self control serait vouloir le beurre et l’argent du beurre. Ce défi n’est possible que dans les centres de formation.

GÉNÉROSITÉ
Le succès d’un attaquant dépend toujours directement du travail collectif. Même si le buteur se voit toujours davantage récompensé que ses coéquipiers mediatiquement et même économiquement, cela ne doit pas le mener à un égoïsme absurde. Il doit être généreux avec ses coéquipiers, auxquels il doit une grande partie de son éclat. Raul González fait partie de ces attaquants qui symbolisent le mieux ces valeurs de solidarité et de générosité.

HUMILITÉ
C’est una qualité indispensable pour progresser. Negredo, issu du quartier ouvrier de Vallecas (Madrid), est fier et fidèle à ses racines. L’humilité contribue aux bonnes relations entre coéquipiers et chasse l’éventuel excès de confiance face à une équipe inférieure. Elle permet aussi de relativiser le succès et l’échec: le succès est tout simplement un travail bien fait, tandis que l’échec est un travail à améliorer. L’humilité permet de digérer le succès et de ne pas déformer la réalité. Une carrière aussi longue que celle de Raul serait impossible sans humilité. L’ancien madrilène a toujours respecté ses adversaires et s’est toujours montré ouvert à l’apprentissage.

LEADERSHIP
Le buteur doit être un leader sur le terrain. Il ne s’agit pas d’être le leader du vestiaire, le chef, mais d’être une référence importante sur l’aire de jeu. C’est sa position sur le terrain et la nécessité d’intimider l’adversaire qui font que l’attaquant porte l’équipe sur ses épaules. Ce leadership donne à l’attaquant tout le protagonisme de l’équipe, comme le démontrent Messi, Luis Suarez ou Raúl.

RENOUVELER LES DÉFIS
Atteindre l’élite exige un dur travail quotidien. Une fois un défi atteint, il faut en lancer un autre et ainsi successivement. Se contenter de son niveau actuel élimine toute possibilité de s’améliorer. Negredo est probablement le meilleur exemple actuel de progression. Formé au Real Madrid, ses étapes au Rayo Vallecano, Almeria, Séville et Manchester City ont élevé progressivement le niveau d’exigence et de difficulté. Il en a toujours voulu davantage, se fixant de nouveaux défis.

AUTONOMIE EMOTIONNELLE
L’avant-centre doit être émotionnellement autonome. Il doit faire preuve d’équilibre et de tranquillité en toute circonstance, sans sursauts, sans euphorie ni angoisse.  Il comprend et prend plaisir avec ce côté “glamour” du buteur, sans exagérer son importance. Raúl a toujours été l’épicentre de nombreux débats et rumeurs. Il a toujours su prendre de la distance, les accepter sans y prendre part.

Pour conclure, on ne naît pas avant-centre, on apprend à le devenir au fil du temps. Outre les aspects techniques et tactiques, l’apprentissage concerne aussi les valeurs et qualités émotionnelles. Enfants, parents et entraîneurs doivent prendre conscience de l’importance d’apprendre et d’enseigner ces valeurs émotionnelles.

Texte: José Carrascosa, psychologue sportif (www.sabercompetir.com)
Photos: Offside