PSYCHOLOGIE: Gagner encore et encore

52

La fidélité de l’Espagne à son style de jeu la rend unique. La Roja joue, prend et donne du plaisir comme aucune autre équipe nationale, y compris dans les moments difficiles. Mais comment préparer une équipe pour gagner de nouveau? La motivation est-elle la même? Doit-on changer les habitudes qui ont fonctionné? Le statut de favori est-il bénéfique ou cause-t-il préjudice?
La Roja devra jouer contre elle-même. Pression? Fatigue? Aucun des deux. Le plus grand obstacle qu’elle devra surmonter est le manque de tension pour vivre les duels, et retrouver l’enthousiasme, la motivation et la montée d’adrénaline de la dernière Coupe du Monde. Cette activation doit compenser l’atonie d’une équipe rassasiée de succès, la routine du groupe et l’âge des plus anciens.

Il faut donc rompre cette routine, et introduire des changemements pour maintenir en état d’alerte tous les membres de l’équipe (joueurs, staff technique, dirigeants…). Voici quelques suggestions pour optimiser la préparation d’une équipe qui doit continuer à gagner.

Remettre les compteurs à zéro
Après une saison intense, les footballeurs sont fatigués, tant physiquement que psychologiquement. La fatigue mentale se traduit en général par une diminution de la motivation, moins d’énergie psychique, moins de créativité dans le jeu… Les joueurs ont besoin de déconnecter un peu du football. Durant les premiers jours de concentration, il est conseillé d’introduire une activité en plein air ludique qui favorise l’esprit de groupe. Il faut aussi prévoir dans l’hotel des alternatives pour décompresser (piscine, jeux, consoles…).

Renforcer le groupe
Les joueurs de la Roja ont une complicité particulière qui se reflète sur le terrain. Après une saison marquée par la rivalité intense entre le Real, le Barça et l’Atlético, sans oublier l’arrivée de nouveaux joueurs, il faut renforcer l’esprit d’équipe. La force de l’équipe d’Espagne est d’aligner les intérêts individuels autour d’un objectif collectif. Les footballeurs comprennent bien que le succès de la sélection est aussi le leur. Il est vrai qu’un évènement comme la Coupe du Monde est facilement fédérateur, mais la bonne ambiance n’est pas suffisante. Il faut renforce les liens pour rendre les joueurs plus complices que coéquipiers.

Gérer le statut de favori
La Roja est dans le groupe des favoris mais n’a plus l’obligation de gagner après un cycle aussi glorieux. Il y a de l’enthousiasme, mais pas de sentiment d’obligation, ce qui joue en faveur de l’Espagne. Il faut alimenter cet enthousiasme comme s’il s’agissait d’un outsider, de la première fois.
La motivation n´est pas seulement celle d’être champion, mais aussi de revendiquer un style de jeu, de prendre du plaisir, d’obtenir une reconnaissance mondiale et d’offrir une joie à un pays en crise.

Le travail comme objectif
Il ne faut pas se fixer comme objectif la victoire, la qualification ou jouer au moins la finale. L’attention doit être focalisée sur le travail et l’instant présent. On ne peut pas jouer un match dans sa tête durant les heures ou jours précédents. Un match est une occasion de reproduire une préparation et de l’imposer à l’adversaire avec intelligence, effort et efficacité. Il s’agit du résultat d’un travail quotidien, entraînement après entraînement, match après match…

Vivre le duel
Etre compétitif, c’est vivre les duels avec intensité. Le rival est le coéquipier lors des entraînements et l’adversaire lors des matchs. Cultiver l’effort, travailler plus et mieux que l’adversaire… Etre compétitif est un état d’esprit qui exige une forte intensité physique et émotionnelle. Il faut être en état d’alerte permanent car sans tension il n’y a pas de duel.

Prendre du plaisir
Plaisir et effort ne sont pas incompatibles, bien au contraire. Ils sont liés. Si le plaisir diminue, le rendement aussi. Le FC Barcelone en est la meilleure preuve: l’équipe catalane a pris moins de plaisir à jouer cette saison, ce qui s’est reflété dans ses résultats.

Le self control au lieu de la “furia”
L’Espagne championne a laissé de côté sa légendaire “furia” (la hargne). Beaucoup de joueurs petits en gabarit mais grands par leur talent en ont fini avec cette marque d’identité. Le self control contribue à un meilleur rendement: détendus musculairement mais activés émotionnellement, sereins mais énergiques. La furia implique une activation excessive et un manque d’intelligence de jeu.

Assumer la défaite comme une possibilité
Perdre est une éventualité inhérente à la compétition. La défaite face à la Suisse lors du premier match du dernier Mondial n’était pas envisagée et à trop destabilisé l’équipe d’Espagne. Il ne faut pas confondre possible et probable. La Roja peut perdre, mais elle doit être convaincue de pouvoir battre n’importe quelle équipe. Comprendre que la défaite fait partie du jeu diminue la crainte. La seule chose qu’une équipe a entre ses mains est de minimiser la probabilité d’un faux pas à travers sa préparation.

Leadership
Vicente Del Bosque est le leader naturel de l’équipe d’Espagne. Son charisme réside dans son bon sens et ses valeurs, laissant tout le protagonisme à ses joueurs. Le succès de ce leadership s’appuie sur un grand travail d’équipe avec ses collaborateurs. A travers le dialogue et la conviction, il a gagné le respect de ses footballeurs. Son profil discret éloigne aussi l’équipe des conflits et polémiques qui pourraient nuire à son rendement. Vicente Del Bosque dirige son équipe en obtenant sa reconnaissance.

Ces aspects permettent de comprendre facilement le succès de l’équipe d’Espagne. Les victoires et les défaites se vivent avec naturalité, sans euphorie ni dramatisme. La Roja a encore son mot à dire. Mais pour gagner de nouveau, il ne faut pas tomber dans la routine qui a mené aux succès passés.
Vicente Del Bosque affirme qu’il perçoit dans les yeux de ses joueurs moins de soif de victoire mais une envie de revanche après la défaite en Coupe des Confédérations. Del Bosque lit bien l’état émotionnel collectif et est conscient qu’il faut “provoquer” son équipe pour l’activer, réveiller la motivation et l’agressivité nécessaires. Finalement, il s’agit de ne pas trahir les valeurs qui ont fait de la Roja la meilleure sélection de tous les temps.

Texte: José Carrascosa, psychologue sportif (@sabercompetir)
Traduction: Roman Bellver (@Romanbellver)
Photo: Offside Magazine

Autres articles de psychologie: