Palestine: la balle aux prisonniers

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L’absence de liberté de mouvement, qui frappe les footballeurs, mais également tous les sportifs de Palestine, fait d’eux les victimes collatérales d’un conflit qui défie le temps. Et les dépasse, forcément, même si la fin de l’occupation et l’autodétermination du peuple palestinien sont sur toutes les lèvres, même si le sport, ici comme ailleurs, est un instrument de paix, de fraternité et d’éducation.

Texte et photos: Claude Auhaldo

Le football professionnel s’est installé voilà quatre ans en Palestine, et, malgré les évidentes difficultés et le manque de moyens, le championnat est en plein essor. Au même titre d’ailleurs, que la Ligue féminine, créée en 2008 également. Dans un premier temps en salle, le football pour les femmes se joue désormais « à 11 et en plein air », aime-t-on préciser. L’équipe nationale, même si elle n’a pas pu obtenir son billet pour les phases de qualification à la prochaine Coupe du monde, progresse à pas de géant, et chacun s’accorde à penser que le football palestinien, d’ici quelques années, aura rattrapé tout ou partie de son retard.

Mais pour l’heure, le principal problème réside dans l’absence de liberté de mouvement, imposée par les humeurs de l’administration israélienne : ”Je suis revenu en Palestine”, explique ainsi Ahmad Kashkash, professionnel à Al Amaari et capitaine de l’équipe nationale, “pour jouer avec l’équipe nationale, il y a quelques mois de cela. Mais je n’ai pas pu repartir en Jordanie, où j’ai un contrat de footballeur professionnel. Les autorités israéliennes me refusent le droit de retourner travailler et vivre où je le souhaite. Heureusement, le club d’Al Amaari m’a accueilli… “. Le directeur technique de la Fédération palestinienne en charge du futsal, Mazen Al-Khateeb, renchérit : « Nous avions un sélectionneur français, comme Israël, mais je ne pense pas que Luis Fernandez ait été soumis au même traitement que Moussa Bezaz et son adjoint. Jamais, on ne leur a accordé de visa de plus d’un mois, jamais leur venue sur la terre de Palestine n’a été facilitée, bien au contraire. Le nombre d’heures perdues au poste frontière se compte en journées. Pourquoi ? Simplement pour leur faire comprendre d’aller travailler ailleurs… Heureusement, ils ont tenu bon. Je ne pense pas que Luis Fernandez ait été confronté aux mêmes tracasseries administratives, aux mêmes tentatives d’intimidation. Moussa est simplement venu nous aider. Est-ce un crime ? »

“Il a fallu jouer un match officiel avec douze joueurs, dont deux gardiens”

Lorsque nous avons rencontré Moussa Bezaz, ancien joueur de Sochaux et de Rennes, ancien coach de Charleville et de Nancy notamment, il était encore sélectionneur de la Palestine. Il ne l’est plus. « Je ne m’en suis jamais caché, j’ai longtemps hésité avant de répondre favorablement à la proposition des Palestiniens. Je pense qu’il n’est pas utile d’expliquer pourquoi. Mais je n’ai jamais regretté ma décision, malgré tous les problèmes que j’ai pu rencontrer, tous les problèmes que l’on m’a créés. On finit par s’habituer à tout. Le plus difficile, pour moi, a été de devoir sans cesse jongler avec les joueurs, au point d’avoir disputé une rencontre amicale officielle en Mauritanie avec onze éléments seulement, dont deux gardiens de but. L’un d’eux, par la force des choses, se retrouva sur le champ. C’est ce qui est le plus frustrant, en dehors des difficultés de communication… L’arabe du Français d’origine algérienne que je suis est bien éloigné de celui pratiqué en Palestine.

Mais le football est un langage universel, heureusement. Le pire, donc, en l’état actuel des choses, c’est qu’on ne peut rien prévoir, rien construire… Je ne bâtis pas une sélection, mais deux, trois… La première composée des meilleurs joueurs possibles, puis au fil des jours, la seconde avec ceux qui obtiennent le droit de quitter la Palestine ou d’y revenir pour ceux qui évoluent à l’étranger et à qui on ne peut pas promettre qu’ils pourront retourner chez eux. Puis, une troisième équipe, une quatrième parfois… Or, le niveau international ne s’improvise pas. Ici, même si toutes les bonnes volontés sont réunies, même si tout le monde tire dans un même sens, même si nous pouvons désormais jouer devant notre public, quand il fallait hier « recevoir » au Qatar ou aux Émirats Arabes Unis, il ne faut pas s’attendre à des miracles tant que la situation restera en l’état. Le constat n’est pas amer. Réaliste. »

Malgré tout, Moussa Bezaz mènera les Chevaliers jusqu’au deuxième tour des éliminatoires de la Coupe du monde, éliminés par la Thaïlande, après être passé tout près de l’exploit… La déception a été grande car le football – et le sport en général – est devenu un outil de propagande.

La Palestine cherche à se faire entendre, comprendre, reconnaître. Elle multiplie les démarches pour être justement reconnue pour ce qu’elle est, pleure les défaites (L’Onu) et chante, logiquement, chacune de ses victoires, de la Fifa à l’Unesco, du CIO à la Commission des Affaires humanitaires, sociales et culturelles de l’Assemblée générale des Nations Unies, qui, dernièrement, s’est, une fois de plus et à une écrasante majorité, prononcée pour le droit des Palestiniens à l’autodétermination. C’est, pour Jibril Al Rajoub, le combat d’une vie. Dix-sept ans passés dans la geôle de l’occupant pour ce proche de Yasser Arafat – dont l’omniprésence n’est pas sans rappeler celle de Nelson Mandela, en Afrique du Sud –, hier responsable de la sécurité préventive, aujourd’hui président du Comité olympique national et de la Fédération de football, créée en 1928 (1). Le regard est perçant, derrière lequel on devine l’ancien ( ?) combattant. Le ton est clair, posé. Sans jamais élever la voix, Al Rajoub, qui est craint et respecté, livre sa vérité, sa vision, ses rêves…

« Lorsque l’on m’a demandé, en 2008, de prendre les deux présidences, j’ai très vite compris que le sport était un des chemins – le chemin ? – qui pouvait nous permettre, en tant que Palestiniens, de nous faire entendre partout dans le monde, de nous faire entendre autrement, et de défendre, par la même, notre cause. En acceptant, je n’ai pas renié mes convictions, bien au contraire… » On prête à Al Rajoub, les propos suivants, qui en disent long sur ses motivations : « Lorsque j’avais vingt ans, j’ai jeté des grenades. À quarante ans, ce fut les pierres de l’Intifada. Aujourd’hui, je lance des ballons, le monde ne comprendrait pas que nous agissions comme nous avons été conduits de le faire par le passé. Le monde a changé. Nous aussi, même si notre volonté est inébranlable, notre combat toujours à mener et notre victoire proche ! » Sacrée profession de foi !

« A vingt ans, je jetais des grenades. À quarante ans, les pierres de l’Intifada. Aujourd’hui, je lance des ballons”

Mais derrière la communication, il y a le travail. En trois ans, le football palestinien s’est structuré, professionnalisé. Il avance. « J’ai trois challenges à relever, qui intéressent pour deux d’entre eux la Fifa et le CIO. Le premier résulte de l’occupation, la plus longue de l’histoire moderne. Elle empêche les déplacements de nos athlètes, pas seulement à l’étranger, mais à l’intérieur même de la West Bank, de Gaza vers le reste de la Palestine et inversement. La Fifa et le CIO, toutes les fédérations et tous les sportifs du monde, doivent nous aider en faisant pression sur les Israéliens pour que cela cesse. Le second point – et c’est en ce domaine que nous avons le mieux progressé –, c’est que nous manquons cruellement de stades, de terrains d’entraînement, d’équipements, d’aires de jeux pour les plus jeunes… Là encore, la Fifa et le CIO peuvent nous apporter plus, même, s’il faut le reconnaître, beaucoup de choses ont déjà été réalisées grâce à eux. Notre troisième tâche est de nous fixer une stratégie, un plan quinquennal, afin que le développement du sport soit harmonieux, réfléchi – et non anarchique au gré des projets financés depuis l’étranger –, afin qu’il puisse servir les intérêts de l’ensemble des sportifs palestiniens. »

Les interférences, régulières et parfois violentes, entre les partisans du Hamas – qui dirige la bande de Gaza – et ceux du Fatah, aujourd’hui au pouvoir en Cisjordanie, brouillent en ce domaine, comme dans beaucoup d’autres, les cartes. Personne ne le nie, certains le reconnaissent… La réconciliation, en avril dernier, entre les deux organisations politiques semble pouvoir ouvrir la voie à un avenir commun… Wait and see.

Ici, comme ailleurs, si le football professionnel est une vitrine, on pense également aux jeunes, qui forment l’essentiel des quelque 19 000 licenciés enregistrés repartis dans deux cents clubs et l’écrasante majorité des 73 000 autres pratiquants réguliers. Principes d’éducation par le sport, valeurs, santé, les objectifs rejoignent ici ceux poursuivis partout ailleurs dans le monde. Mais Al Rajoub, lui, veut aller encore plus loin, on l’a compris : « Avec le sport, avec le peuple, nous pouvons, j’en suis certain, faire pression sur Israël. Une pression pacifique… Je veux changer l’armée du peuple palestinien en une armée d’athlètes, jeunes ou moins jeunes, professionnels ou pas, qui servira notre cause en respectant les valeurs du sport et son éthique. Avec le sport, avec le football, nous pouvons tous – et d’une même voix – dire « assez ». Assez de guerre, assez de souffrances. Je ne suis pas un doux rêveur. Moi, j’y crois… ». Nous y croyons tous…

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Moi, Suleyman Obeid, footballeur palestinien…

C’est l’histoire d’un footballeur. D’un homme avant tout. De sa famille, aussi. C’est l’histoire d’un Palestinien. Un Gazaouis. C’est l’histoire d’une guerre, d’une occupation qui n’en finit pas. Ce pourrait, ce devrait, être une histoire triste, horrible, inhumaine, quand la bêtise et la cruauté qualifient l’homme. Mais c’est une histoire où l’espoir, si infime soit-il de voir notre monde changer, donne la force de continuer, de s’accrocher. De vivre, et de jouer au football. Malgré tout. Contre tout. C’est l’histoire de Suleyman Obeid, footballeur palestinien, qui pousse son ballon sur les chemins, tant espérés, de la liberté. Il y a plus de trois ans que Suleyman Obeid a quitté la Bande de Gaza, sa terre natale. Il a posé ses outils de mécanicien, embrassé sa femme, son fils et sa fille. Il est monté dans une ambulance, comme on prenait autrefois le bateau et la mer pour le Nouveau Monde. Triste de laisser ceux qu’il aime, heureux de partir à la conquête de nouveaux territoires. Triste de tout abandonner, heureux de cette nouvelle vie promise. Lorsqu’il ne bricolait pas les voitures fatiguées, elles aussi réfugiées, qui s’offrent une seconde vie à Gaza, Suleyman jouait au football. Et plutôt bien. Alors, il y a trois ans, lorsque qu’un championnat semi-professionnel a vu le jour, dans la West Bank, l’État palestinien morcelé par les colonies israéliennes, il s’est décidé à partir. À tenter l’aventure.

Mais on ne quitte pas la bande de Gaza comme ça. D’où l’ambulance, justifiée par un état de santé préoccupant et nécessitant une hospitalisation à Ramallah, la capitale de la Cisjordanie. Devant les autres, Suleyman sourit. Lorsqu’il est seul, c’est une autre histoire, sans doute, mais il n’en laisse rien paraître. Quelques mots d’anglais échangés pour briser la glace, et il veut bien qu’on le raconte car Suleyman n’aime pas parler de sa vie. Il laisse les autres conter son histoire, témoin silencieux de sa propre existence. Mais il écoute, acquiesce, et son regard, parfois, se vide. Souvent. Si souvent.

À l’évocation de sa femme et de ses enfants qu’il n’a plus jamais revus depuis qu’il a quitté Gaza, où il ne peut pas retourner, il s’enfonce un peu plus dans son fauteuil. Son corps est là, son esprit ailleurs. Il est avec ceux qu’il aime, qu’il a quittés, il y a trois ans déjà – comme une éternité –, sans mesurer alors que la folie des hommes se moquerait bien de l’amour d’un mari, de l’amour d’un père.

« Je pensais que je pourrais réunir ma famille, qu’il me faudrait juste un peu temps. Qu’on me comprendrait… » Il ne voulait pas en dire plus, sans doute. Mais il s’est redressé, a souri, et, comprenant le malaise qui s’est installé dans la salle, il a ajouté : « Je ne suis pas un héros. Juste un footballeur… Je ne suis pas le seul à souffrir de cette situation. Pas le seul footballeur, pas le seul sportif palestinien.» Aujourd’hui, c’est le football qui rythme sa vie : « Je voulais être footballeur professionnel, gagner de l’argent. J’ai atteint mon objectif, j’ai réussi à changer ma vie, mais le prix à payer est si lourd… ».

Suleyman n’a pas revu sa femme et ses enfants depuis qu’il a quitté Gaza, il y a 3 ans

2 500 dollars par mois, le salaire de la peur. Car Suleyman, lors de ces déplacements avec son club, pourrait être arrêté et renvoyé à Gaza. 2 500 dollars par mois, le prix contre le poids de l’absence et des larmes refoulées. Et quelques joies, aussi… Le titre national remporté en 2011 avec son club, Markaz Shabab Al-Aḿari, et l’équipe de Palestine, comme une offrande. Au nom de tous les siens : « Je suis fier d’être footballeur palestinien, fier de porter le maillot de mon pays. Fier, oui… Le sport, le football peuvent faire changer les mentalités. Cela peut, cela doit nous aider…»

Le 26 juin 2011, Suleyman Obeid, ailier gauche aussi rapide que technique, a quitté Amman, la capitale de la Jordanie, où la sélection palestinienne était en stage sous la conduite de Moussa Bezaz, son entraîneur français. Direction Tursunzade, au Tadjikistan, où la Palestine, qui n’a pas le statut d’État mais est membre de la Fifa, débutait une nouvelle phase de qualification à la prochaine Coupe du monde. Pour cette première rencontre, comptant donc pour les éliminatoires du mondial 2014 au Brésil, le destin avait placé l’Afghanistan sur la route de Suleyman et de ses camarades. Pas de match à Kaboul, évidemment, et c’est donc sur le sol d’un pays, indépendant depuis vingt ans, libéré de l’emprise soviétique, que les « Chevaliers » ont disputé, le mercredi 29 juin 2012, une rencontre, qui a participé à sceller leur entrée dans le football international. C’était la première fois que l’équipe de Palestine jouait sur son propre sol un match de Coupe du monde. La première fois. L’histoire était en marche, et Suleyman était là. Fier. Si fier. Peut-être a-t-il jeté alors un œil dans les tribunes du stade Faisal Al Husseini pour y chercher des visages familiers ? Ceux de sa femme et de ses enfants. Demain.

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Football et paix…

Fondée en 1996 par Shimon Peres, prix Nobel de la Paix, la Fondation Peres pour la Paix a lancée en 2002 un programme d’écoles de sport. Un projet ambitieux qui a rapidement accueilli de nombreux enfants inscrits par des parents désireux d’élargir l’esprit de leurs enfants et de préparer un monde nouveau dans lequel la guerre, ou au moins celle-ci, n’existerait que dans les livres d’histoire et pas dans la vie quotidienne.  Ces écoles rassemblent chaque semaine entre 1500 et 2000 enfants, de six à quatorze ans, israéliens et palestiniens. Ils jouent au foot ou au basket. Ensemble. Là-bas, ils parlent de la vie et de la paix. Ensemble. Là-bas, chacun apprend la langue de l’autre pour mieux se comprendre. Ensemble.

Une école de la vie et de la paix qui utilise le sport pour que deux communautés se rapprochent en misant sur la jeunesse. Tony Higgins, dirigeant de FIFPro, n’hésite pas à encenser le rôle de la Fondation: “S’ils grandissent ensemble, échangent et jouent les uns avec les autres, peut-être parviendrons-nous à changer les mentalités et à construire une paix durable dans un avenir proche. Que l’on nous appelle rêveurs ou utopistes, mais nous sommes convaincus que le sport permet d’unir, de dépasser les conflits et d’être un vecteur de paix. Nous, nous y croyons.”