OCHOTORENA: Le druide des gardiens de but

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Depuis des années, l’entraîneur de gardiens de la Roja et du FC Valence est considéré par beaucoup comme le meilleur du monde: Casillas, Cañizares, Valdés ou Palop font partie de sa longue liste de chanceux disciples.

¿L’entraînement des gardiens a-t-il beaucoup évolué?
Enormément. Quand je jouais au Real Madrid ou à Valence, il n’y avait pas d’entraîneurs de gardiens. Le poste s’est créé dans les quinze dernières années. Avant, cela se limitait à une vague séance de tirs à la fin de l’entraînement. Maintenant, même le travail physique est spécifique, totalement adapté aux besoins du gardien. On enregistre aussi es matchs pour analyser les performances du gardien dans différents systèmes et situations.

¿Comment avez-vous vécu le changement de règlement post-Mondial 90 interdisant au gardien de prendre à la main une passe en retrait du défenseur?
J’ai eu du mal car c’était un changement brusque à une époque où les gardiens n’accordaient pas d’importance au jeu au pied. Cette règle a fait du gardien un joueur de champ en plus. Aujourd’hui, qu’un gardien sache initier l’attaque de l’équipe est une qualité très appréciée.

Votre rôle se limite-t-il à l’entraînement ou influez-vous sur les décisions de l’entraîneur?
Le coach a toujours le dernier mot, mais mon opinion peut avoir une grande influence. C’est notamment le cas lorsque deux gardiens sont en excellente forme et font douter l’entraîneur.

Un gardien doit savoir diriger ses défenseurs: est-ce une qualité innée?
Je dirais que c’est quelque chose qui évolue. Certains jeunes gardiens ont un peu de mal au début en raison de leur personnalité, mais ils évoluent car il est indispensable qu’ils sachent orienter leurs défenseurs et envoyer les messages nécessaires. Impossible de faire l’impasse sur cette matière. Le gardien est le dernier rempart, celui qui peut changer un placement ou un mouvement de son équipe. C’est une fonction peu visible de l’extérieur, mais fondamentale.

“Le dialogue entre le gardien et son entraîneur doit être très intime”

Est-il réellement plus difficile d’être gardien d’une équipe qui domine le jeu?
Tout à fait. Quand un gardien est “chaud” après avoir fait deux ou trois arrêts, il est beaucoup plus en confiance et concentré que s’il intervient pour la première fois sur une action dangereuse.

Comment se concentre un gardien avant un match?
Chaque gardien fait son “schéma mental” du match en fonction de l’adversaire. Il fait son film du match, analyse la forme et les aptitudes des joueurs adverses, son capital confiance… Tout a une influence.

Vous êtes-il arrivé d’aider un gardien peut confiant avant un match?
Le dialogue entre le gardien et son entraîneur doit être très intime. Les craintes d’un gardien avant un match sont assez courantes, c’est pourquoi il faut bien le connaître pour trouver les mots qui le détendront et mettront en confiance.

Quels gardiens admiriez-vous?
J’étais un grand admirateur d’Iribar. C’était le gardien titulaire de l’équipe d’Espagne, j’imitais même sa façon de s’habiller, ses gestes, ses tics… Sa prestance m’impressionnait… Sa seule présence dans les buts donnaient une sensation de sécurité incroyable. Il n’était pas spectaculaire, mais il savait diriger sa défense et ne commettait aucune erreur. Je me souviens qu’il jouait toujours vêtu de noir, c’était mon idole.

Quels gardiens actuels vous plaisent le plus?
Il y en a beaucoup. L’Espagne a toujours eu de bons gardiens, mais la liste actuelle est impressionnante: Casillas, Valdés, Reina, Diego Lopez, De Gea… Je ne me pose pas souvent cette question car je prête plus attention aux jeunes talents qui émergent au haut niveau.

Et parmi eux, qui nommeriez-vous?
Courtois, de l’Atlético Madrid, possède d’excellentes qualités pour son âge. En Espagne, on nomme souvent De Gea comme futur titulaire de la Roja, mais Guaita aura son mot à dire. De toutes façons, Casillas et Valdés sont encore jeunes, et leur maturité peut prolonger leur carrière. Le meilleur exemple récent est César, qui a joué à un niveau incroyable à 40 ans.

“Le gardien anglais n’aime pas décider. Si tu ne lui dis pas de quel côté tu vas tirer, il se bloque”

Peut-on réellement s’entraîner à arrêter les penalties?
On sait que chaque gardien se jette plus d’un côté que de l’autre, de la même manière que les tireurs ont un côté avec plus de réussite. On a accès a beaucoup d’informations et je crois en l’analyse du tireur, mais il faut laisser une part d’instinct au gardien. Au final, il y a aussi une guerre psychologique entre le gardien et le tireur.

Casillas a-t-il réellement arrêté le penalty face au Paraguay au Mondial 2010 grâce aux conseils de Pepe Reina?
Oui. Reina avait joué contre Cardozo en Ligue des Champions, qui avait tiré deux pénalties du même côté. Cette information a permis à Casillas d’arrêter ce penalty décisif en Coupe du Monde…

On dit que les gardiens sont parfois des “mecs bizarres”…
Ce mythe existe car nous sommes un peu la note discordante du foot: nous sommes habillés différemment et notre poste est très spécifique. Mais c’est un poste à responsabilité qui requiert une grande force mentale. D’ailleurs, tous les gardiens que je connais sont très normaux.

Les entraînements des gardiens sont-ils de plus en plus originaux?
Oui. On utilise des balles de tennis, des ballons abdominaux, des haies… On utilise aussi des matériaux assez surprenants, comme par exemple un plastique qui fait prendre plus de vitesse au ballon.

Vous avez entraîné les gardiens de Liverpool avec Rafael Benitez. Adaptiez-vous vos méthodes?
J’ai eu beaucoup de mal à introduire mes méthodes à cause de la mentalité du football anglais. Là-bas le gardien travaille plus la répétition que la prise de décision. Il est habitué à ne pas décider. Il veut que tu tires dix fois à sa droite, et il se bloque si tu ne lui dis pas de quel côté tu vas le faire. Les gardiens anglais sont de la vieille école, ils acceptent mal les exercices pour initier un contre ou se placer quand la ligne défensive avance. Rafael Benitez accordait beaucoup d’importance à cela, mais les gardiens ne voulaient pas s’impliquer dans cet aspect tactique. Cela les ennuie, ils ont besoin du contact de la balle pour être à l’aise.

Ce n’est donc pas pour rien si l’équipe d’Angleterre a autant de mal à trouver son gardien titulaire?
Ils ont même pensé à naturaliser Almunia. Les clubs ont tendance à parier sur des gardiens étrangers… C’est lié à la façon de travailler dont nous venons de parler. Le reste de l’Europe a beaucoup évolué, mais le foot anglais est resté trop prisonnier de son histoire.

Texte: Román Bellver
Photos: Xaume Olleros