MICHEL PINEDA: “Les joueurs n’aiment plus le football en soi, mais ce qu’il leur apporte matériellement”

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Issu de l’AJ Auxerre d’Eric Cantona, Boli et Martini, Michel Pineda a été l’idole de L’Espanyol Barcelone. L’attaquant franco-espagnol n´était pas un virtuose du ballon, mais sa persévérance et sa compétitivité lui ont permis de faire une belle carrière en Liga espagnole.

Vous avez eu des entraîneurs mythiques. Que retenez-vous de chacun d’entre eux?
Guy Roux est très spécial pour moi. Il m’a pris en main à 15 ans, avec une équipe réserve qui s’est ensuite proclamée championne de France avec des joueurs comme Cantona, Boli ou Martini. Ce n’est pas pour rien s’il a mené une équipe “de village” en première division et est resté 36 ans sur le banc de touche. La majorité d’entre eux ont été internationaux. Ensuite, j’ai signé à l’Espanyol en 1984, où Xabier Azkargorta, alors très jeune, appliquait avec succès des méthodes tirées des entraînements des centres de formation français. Il a d’ailleurs mené la Bolivie au seul Mondial de son histoire, en 1994.

Javier Clemente est ensuite arrivé à L’Espanyol. Etait-il si atypique que ça?
Oui, je crois que c’est le premier entraîneur à ne jamais aligner deux fois d’affilée le même onze de départ. Tu pouvais marquer deux buts dimanche et ne même pas être convoqué la semaine suivante. Ou l’inverse, être titulaire quand tu ne t’attendais pas à être convoqué. C’était assez destabilisant, on faisait même des paris sur la convocation et l’équipe titulaire! Par contre, il a sû récolter les fruits du travail d’Azkargorta, en formant un groupe très intéressant avec seulement deux étrangers: Lauridsen et N’Kono.

Vous avez aussi évolué deux ans et demi à Toulon…
Oui, mais en France il n’y avait plus cette culture de club. Dans les années 90, on assistait déjà à un mouvement constant de joueurs. En Espagne, c’était l’inverse. Tu ne quittais l’Espanyol que pour allez dans un grand club ou parce qu’on ne comptait plus sur toi. On sentait déjà le pouvoir des agents, d’où l’affaire Tapie et les histoires de transferts fictifs pour blanchir de l’argent…

Est-ce pour cela que vous n’avez jamais été entraîneur?
Quand j’ai arrêté, à 33 ans, on percevait déjà vers où allait évoluer le football. Avant, le numéro 9 était l’avant-centre ou et le 2 le latéral gauche, mais maintenant un joueur peut porter le 47. Les noms sur les maillots ont aggravé la situation: cela affecte l’ambiance dans les vestiaires et on entend des joueurs dire “c’est moi qui vend le plus de maillots”. Avec ces égos à gérer et autant de nationalités différentes, il est compliqué de gérer un vestiaire.

Le foot a-t-il changé à ce point?
Voici une anecdote très parlante. Il y a quelques années, l’Espanyol a organisé un match amical entre les vainqueurs de la Coupe d’Espagne de 1996 et les finalistes de l’UEFA de 1988. De notre côté, il ne manquait qu’un joueur et nous étions très heureux de nous retrouver. Par contre, l’équipe de 1996 comptait de nombreuses absences, car apparemment ils ne s’entendaient pas très bien. Avant, tu étais un vrai coéquipier, tu “vivais” le vestiaire. Si un joueur se retrouvait seul parce que sa femme s’absentait, les autres lui proposaient de venir dîner à la maison. Aujourd’hui, les joueurs ne se connaissent pas, ils communiquent à peine entre eux.

“L’expulsion de Zidane en Coupe du Monde était prévisible. Ses coéquipiers n’ont pas su l’éviter car les joueurs ne se connaissent plus”

Cela se reflète-t-il sur le terrain?
La finale de la Coupe du Monde 2006 est le meilleur exemple. J’avais annoncé l’expulsion de Zidane cinq minutes avant qu’elle ne se produise. Ses coéquipiers n’ont pas pu anticiper la situation parce qu’ils ne se connaissent pas. Il ne touchait plus la balle, était agacé et Materazzi l’a provoqué. Zidane a été expulsé plusieurs fois dans sa carrière pour les mêmes raisons. J’ai joué avec Cantona, et parfois je sentais dans son regard qu’il était sur le point d’exploser si on le provoquait. C’est à cet instant qu’un coéquipier doit te dire “Tranquille, laisse tomber, je m’en occupe…”.

Comment a-t-on pu perdre cet esprit d’équipe?
Il y a plusieurs facteurs. Peu de joueurs ont grandi ensemble, il y a beaucoup de nationalités différentes qui cohabitent et les footballeurs changent trop d’équipe. L’autre problème est que les joueurs n’aiment plus le football en soi, mais ce qu’il leur apporte matériellement.

Vous percevez aussi peu de passion en eux?
Certains doivent consulter sur internet contre qui ils jouent jeudi en Ligue Europa! Par contre, ils ont tous un ou plusieurs agents pour gagner le maximum d’argent. Avant, on te donnait un bon pour acheter des chaussures, et si tu t’entêtais avec un modèle particulier, tu payais la différence. Maintenant, elles sont offertes à n’importe quel joueur de pacotille, qui les jètera par superstition s’il fait un mauvais match.

Trop d’argent pour trop peu de passion?
Bien sûr. Récemment, je suis passé au centre d’entraînement de l’Espanyol. En voyant le parking, je pensais que l’équipe première s’entraînait mais c’était les voitures des joueurs du centre de formation! Moi, j’avais acheté une Golf GTI et je la laissais par pudeur au centre de lavage pour ne pas entrer au stade avec. Un coéquipier, isssu de famille aisée, est arrivé un jour à l’entraînement avec une Mercedes offerte par son père. Pedro Tomas, alors gérant de l’Espanyol, lui a alors conseillé de ne pas se rendre à l’entraînement avec sa Mercedes car nous étions une “petite équipe”. Il l’a compris et accepté. Aujourd’hui, ils exhibent des voitures de sport, des bijoux et des vêtements de marque sans aucune pudeur.

Comment récuperer les valeurs du football?
Les clubs anglais et allemands inculquent très bien ces valeurs. Les joueurs déjeunent ensemble et cohabitent davantage. Ils sont aussi plus attentifs à certains détails, comme quand Manchester United a invité tous ses ex-joueurs à la finale de la Champions League.

Ce n’est pas le cas en Espagne?
J’ai dû faire des pieds et des mains pour acheter des places pour la finale que l’Espanyol a disputée à Glasgow. Je ne prétendais pas qu’ils nous invitent, mais un dIner aurair pu être organisé… Que les joueurs se demandent qui tu es et que quelqu’un leur dise: “Ces quatre gros boîteux ont joué la finale de 1988”. Il manque ce contact. Les joueurs vont s’entraîner et filent tout de suite après. Tel est le football actuel.

“La France se voile la face. Elle a frôlé le ridicule et une élimination aurait permis de faire un vrai ménage”

Vous avez vécu cette cruelle finale de l’UEFA perdue par l’Espanyol face au Bayer Leverkusen, après avoir gagné 3-0 au match aller. Comment expliquez-vous cette défaite?
Nous avions fait un parcours extraordinaire, en éliminant l’Inter, le Milan AC de Van Basten, Gullit et Rijkaard, le Borussia Moenchengladbach, Bruges… Il nous a manqué cette chance nécessaire dans ces petits details qui changent un match. Notre premier but encaissé vient après une bête mésentente entre notre gardien et son défenseur… Et contre les Allemands rien n’est gagné d’avance. Mais je signe pour que l’Espanyol perde une finale tous les deux ans!

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Un club peut-il survivre en se basant sur la formation?
La crise doit obliger les clubs à travailler leur centre de formation. Il était trop facile de faire un chèque pour ramener un Argentin de 25 ans. Il faut revenir à la culture des joueurs nés footballistiquement dans un club. Le Barça n’a pas abandonné cette philosophie malgré son pouvoir économique, tout comme l’Espanyol par nécessité ou l’Athletic Bilbao par principe politique.

Cela porte plutôt ses fruits à l’Espanyol…
Oui, mais aussi à Villarreal, qui a sû anticiper la crise. Certains jeunes de Villarreal deviendront des joueurs impressionnants dans quatre ou cinq ans. Bruno est le symbole de cette politique, il a le niveau pour jouer en équipe d’Espagne.

Les clubs espagnols doivent-ils se rebeller contre le partage des droits TV?
Bien sûr, il faut dire stop. Le Barça et le Real perçoivent chacun plus de 130 millions annuels tandis qu’Osasuna ne se voit attribué que 15. Qu’un club comme Osasuna puisse se maintenir en première division sans dettes, c’est incroyable. Cela prouve qu’en travaillant bien, tout est possible. Tout n’est pas question de droits TV, car certaines équipes sont en difficultés à cause de la mauvaise gestion de leurs dirigeants.

Vous avez arrêté le foot assez tôt, vous aviez à peine 33 ans…
Oui, la loi Bosman était arrivée deux ans avant. Soit tu acceptais une offre à la baisse, soit on te remplaçait par un joueur communitaire pour un peu moins d’argent. En plus, c’est un âge compliqué pour un attaquant: si tu marques, c’est normal, et si tu rates on te traite de vieux. Face à ce manque de reconnaissance, difficile de se motiver pour continuer.

Vous êtes franco-espagnol. Qui soutenez-vous lors d’un France-Espagne?
J’aime bien les deux, même si j’ai un penchant pour l’Espagne. J’ai célébré la victoire du dernier Euro, mais cela m’avait aussi fait plaisir de voir la France de Zidane éliminer l’Espagne lors du Mondial 2006 qui voulait “envoyer Zizou à la retraite”. La Marseillaise est un hymne très spécial, très émouvant. J’ai la chance de pouvoir choisir et de prendre du plaisir avec les deux sélections.

Y a-t-il une rivalité spéciale entre la France et l’Espagne?
Oui, et cela remonte à loin, à l’époque de Napoléon (rires). Qu’il s’agisse du Tour de France ou de Roland Garros, les Français digèrent mal le succès du sport espagnol. C’est une rivalité entre voisins très spéciale qu’on ne retrouve pas entre l’Espagne et le Portugal par exemple.

Le chauvinisme français est-il excessif?
Le chauvinisme permet de défendre ta nation, mais il est évident qu’il est souvent exacerbé, et je ne fais pas du tout allusion au Guignols de l’Info. C’est de l’humour, un programme qui d’ailleurs se moque principalement des sportifs français. On se souvient tous des caricatures répétitives de Jean-Pierre Papin, Richard Virenque ou Amélie Mauresmo.

Qu’est-ce qui différentie le football français du football espagnol?
Il y a trois ans, Daniel Roland, assistant de Guy Roux, me disait lors d’un tournoi de jeunes: “Depuis dix ans, nous privilégions le physique en oubliant la technique. L’Espagne a trouvé la voie, celle du ballon”. Je suis tout à fait d’accord avec lui. La France a misé sur une génération trop musclée. Cela n’a plus rien à voir avec les entraînements de l’AJ Auxerre dont je me souviens. Le physique n’était alors pas primordial, le ballon était omniprésent et on insistait sur le répétion de mouvements, les contrôles…

“Tu peux être noir, mesurer 1,90 et avoir de la technique. Il faut définir un modèle”

Mais le changement de style proposé par la Fédération a été malinterprété…
Peut-être pas (rires). Je crois qu’ils ont réellement songé aux quotas, alors qu’il ne s’agit pas d’être blanc ou noir, mais de méthodes de travail. Tu peux être noir, mesurer 1,90 et avoir de la technique. Il faut définir un modèle. Au Barça, les jeunes sont très “tricoteurs” alors que les jeunes attaquants du Real sont très rapides, adaptés à la contre-attaque, comme chez les pros. Laurent Blanc voulait récupérer l’esprit des centres de formation.

Est-ce si compliqué de récupérer cet esprit?
En voyant certains matchs, on dirait que les joueurs n’aiment pas ce qu’ils font. Il y a des concepts basiques d’écoles de foot qui se perdent, comme passer la balle au gardien hors du champ des buts au cas où il manquerait son contrôle, ou de chercher le bon pied d’un coéquipier… La solidarité se perd.

Ce manque d’esprit d’équipe est-il le grand problème de l’Equipe de France?
La France a besoin d’un grand renouveau générationnel. Il est inadmissible qu’un entraîneur ait autant de mal à empêcher qu’un joueur utilise twitter ou mette des casques audio. Parfois, je me demande le temps qu’ils passent devant la glace: ces coiffures, ces élastiques… Le plus triste est de voir les gamins copier ces détails.

Mais la France s’en est finalement bien tirée: qualification après repêchage et bon tirage…
Il n’est jamais bon de se voiler la face. La France a frôlé le ridicule et il était peut-être préférable de ne pas se qualifier pour faire un vrai ménage. Il faut parfois toucher le fond pour mieux repartir, comme quand la France ne s’est pas qualifiée pour la Coupe du Monde de 1994. Une cure d’humilité est parfois nécessaire. Les joueurs doivent se rendre compte qu’ils sont talentueux, mais qu’il faut le prouver sur le terrain et non pas en défiant la presse…

Vous avez gagné l’Euro des moins de 21 ans avec l’Espagne: Avez-vous dû choisir entre l’Espagne et la France?
Quand l’Espagne m’a convoqué, la France m’a demandé de refuser, mais j’étais très à l’aise ici. Tout petit, je me sentais déjà un peu plus Espagnol que Français. Mon père était de Burgos et ma mère de Vitoria. Jouer avec l’Espagne, c’était revenir à mes origines.

Pourquoi l’Espagne était-elle alors souvent championne chez les jeunes mais ne confirmait jamais ces résultats dans l’équipe A?
L’Espagne jouait pour être championne plus que pour former les joueurs, tandis que les autres pays travaillaient sur l’avenir. Les moins de 21 ans français ou allemands semblaient de maladroits gringalets face aux espagnols. Mais quelques années plus tard, c’était une toute autre histoire. Les Espagnols arrivaient à maturité plus “usés”.

Manquait-il un peu de psychologie au football des années 80-90?
Oui, mais le premier psychologue doit être l’entraîneur, surtout lorsqu’il dirige de grands joueurs. Quand tu entraînes l’équipe d’Espagne actuelle, la France de Platini ou le Real Madrid de Zidane… Que vas-tu leur apprendre?

Texte: Román Bellver (twitter: @Romanbellver)
Photos: Tati Quiñones