Le 13 : número fétiche ou maudit?

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Est-ce parce qu’ils étaient treize disciples à la Dernière Cène, veille de la mort de Jésus? Parce que Satan serait le treizième ange? Ou encore à cause de la malédiction jetée un vendredi 13 par Jacques de Molay ? Le fait est qu’une phobie du chiffre 13 semble s’être installée dans notre société. Dans le monde du football, peu sont les courageux qui parviennent à s’en défaire….ou pas.

Michael Ballack est sans doute le footballeur le plus positif face à la superstition. D’ailleurs, si l’on demande à n’importe quel amateur de football de citer un joueur qui porte le numéro 13,  le nom de Ballack vient toujours en tête de liste. Peu de joueurs dans l’histoire de ce sport ont délaissé les maillots 10, 7, 5 ou 11 en faveur de ce chiffre porte-malheur alors qu’ils étaient la star de l’équipe, et pour cause.

Ballack fit le pari de porter ce numéro, peut-être pour affirmer sa personnalité. Quand le Bayer Leverkusen débourse 4 millions d’euros pour s’attacher ses services, il choisit  immédiatement le 13. Quand on lui demanda pourquoi, il répondit qu’il n’était pas superstitieux. De plus, il voulait voir s’il était capable d’assumer un numéro porté pendant de nombreuses années par un grand attaquant, Rudi Voeller. Cependant, comme on aurait pu s’y attendre, Ballack n’a pas eu beaucoup de chance avec le 13 floqué sur son maillot. Ou plutôt si; tout dépend du point de vue. L’Allemand remporta quatre fois la Bundesliga, trois coupes d’Allemagne, trois coupes anglaises et une Premier League – ce qui n’est pas rien. Alors d’où vient cette sensation, dans notre imaginaire footballistique, que ce maillot lui a tout de même porté la poisse?

13Ballack

Il faut remonter en 2002 pour trouver l’explication. Cette année-là, Michael était la star d’un Bayer Leverkusen qui avait charmé toute l’Europe. L’équipe de l’époque était sur le point de gagner la Bundesliga en fin de saison et s’était qualifiée pour les finales de la Ligue des champions et de la Coupe d’Allemagne. Il ne manquait plus que trois matchs avec neuf points d’avance sur Dortmund. L’équipe de Ballack perdit deux des trois derniers matchs d’un championnat qui fut finalement remporté d’un point par le Borussia Dortmund. La finale de la Champions League fut remportée par le Real Madrid après un but incroyable de Zidane et des arrêts improbables du gardien alors remplaçant, un jeune Iker Casillas. Et pour couronner le tout, une autre défaite contre Schalke 04 en finale de la Coupe d’Allemagne.

Et ce n’est pas tout. La malédiction du 13 de Ballack s’aggrava l’été de cette même année 2002 quand l’Allemagne perdit la finale de la Coupe du Monde, qui se déroulait alors en Corée et au Japon, contre le Brésil. La presse allemande commença à le surnommer le ‘Presque champion’ pour toutes ces finales perdues en si peu de temps. Et ce, sans compter la finale jouée à Vienne contre l’Espagne à l’Euro 2008 – assez pour faire oublier tous les titres qu’il a pourtant gagnés avec ce maillot. C’est peut-être pour ça qu’il conduisait si rapidement sur les routes d’Extremadura il y a un an, et qu’un agent de police le sanctionna pour excès de vitesse. Fuyait-il la malédiction du chiffre 13?

Les remplacements on été introduits en 1953. Le premier remplaçant avait le numéro 13, le deuxième le 14…

Cependant, il ne faut pas en vouloir à Ballack d’avoir choisi un chiffre de mauvais augure parce qu’avant lui, d’autres  grands joueurs de son pays ont fait la même chose. Rudi Voeller lui-même, par exemple, a porté le 13 avec fierté. Rappelons tout de même qu’en Italie en 1990, Voeller gagnait la Coupe du monde vêtu du 9 alors qu’en 1994 aux Etats-Unis, et cette fois-ci avec le 13, l’Allemagne ne passait pas les quarts de finale.

Gerd Müller, grand joueur allemand que l’on surnommait le Bombardier en Italie, a également défié la tradition, et a eu, semble-t-il, plus de chance que les autres. Avec ce numéro, il a été le meilleur buteur du Mondial en 70, champion et joueur-clé en 74, ainsi que meilleur buteur de l’histoire de la Coupe du monde avec 14 buts, jusqu’à ce que Ronaldo batte le record il y a peu.

Maintenant, cette fameuse casaque en Allemagne est portée par un autre Müller, Thomas, qui n’a pas hésité à endosser cette responsabilité pour rendre hommage à son homonyme et à son nom de famille. Et il a été le meilleur buteur du dernier Mondial en Afrique du Sud.

Aucun joueur ne s’était inquiété de devoir porter le numéro 13 jusqu’en 1953, année durant laquelle ont été introduits les remplacements dans le jeu. Et cela ne valait que pour les matchs avec les sélections nationales, puisque les grandes compétitions des clubs n’ont adopté la norme qu’à partir des années soixante. À l’époque, le premier remplaçant avait le numéro 12, et le deuxième le 14; le règlement les exemptait de porter le chiffre de la malchance. Il y avait (comme encore maintenant) beaucoup de superstitieux qui avaient peur du ‘12 plus 1’.   Depuis, l’usage varie d’un pays à l’autre.  Par exemple, en Angleterre, c’est le gardien remplaçant qui normalement porte le 13, alors qu’en Espagne, il porte le 12 et en France le 16 (Barthez a gagné la Coupe du monde en France en 98 avec ce numéro; Bernard Lama, lui, avait le 1).

D’autres joueurs importants se sont démarqués, le chiffre maudit sur le dos, sans pour autant avoir la poisse en retour. Alessandro Nesta est sans doute un des exemples les plus incontestables. C’est un joueur qui durant toute sa carrière n’a pas craint le 13 et qui est devenu champion du monde en 2006. D’autres footballeurs comme Juan Mata n’hésitent pas non plus à le réclamer à chaque convocation avec la sélection nationale, alors qu’ils ne le portent normalement pas dans leurs clubs respectifs. Et lui aussi a gagné une Coupe du Monde avec le 13.

Zagallo : « J’ai commencé à porter ce numéro parce que ma femme priait Saint-Antoine, dont la fête se célèbre le 13 juillet »

Cependant, les joueurs qui refusent de porter ce numéro sont encore nombreux. Ils vont même jusqu’à dire que seul un fou enfilerait ce maillot. Et c’est pour cette raison peut-être qu’on appelle Abreu, attaquant uruguayen porteur du 13 et bien connu pour ses excentricités, ‘El loco’ (le fou). Son obsession est telle qu’il a même fait inscrire “Loco-13” sur ses chaussures. “J’ai demandé ce numéro dans tous les clubs où j’ai joué”, précise El loco.

En 2010, quand Abreu signe à Botafogo, c’est un ancien joueur mythique du club, Mario Zagallo, sunommé ‘le Vieux Loup’, qui lui remet son nouvel équipement avec le maillot fétiche. Zagallo, une légende du club, quatre fois champion du monde avec le Brésil (en tant que joueur en 1958 et 1962, puis comme coach en 1970 et assistant en 1994) était lui-même un amoureux du treize. ‘J’ai de l’affection pour le chiffre 13 et j’étais un gagnant; ça n’a rien à voir’,  raconte Zagallo. ‘En fait, c’est à cause de ma femme. J’ai commencé à porter ce maillot parce qu’elle priait Saint-Antoine, dont la fête se célèbre le 13 juillet.’ Sa passion pour le 13 le poussait même à justifier les Mondiaux remportés par le Brésil. Il disait que la première victoire, c’était en 58 (5+8=13), et la dernière en 94 (9+4=13),  et que la phrase “Brasil campeão” se compose de 13 lettres.  Cependant,  il faut tout de même préciser que ce joueur légendaire n’a gagné aucune de ses deux  Coupes du monde en jouant avec le 13. En Suède, il portait le 7 (le 13 était pour Moacir, un milieu de terrain) et au Chili le 21 (où le chiffre porte-malheur retomba sur le défenseur Bellini).  On ne saura jamais si le palmarès de Zagallo aurait été le même s’il avait endossé la casaque 13.

13Zagallo

La superstition dans le monde du football est assez habituelle et il n’y a pas que la phobie du chiffre treize. L’entraîneur Quique Sánchez Flores demandait par exemple que soient placés des petits sachets de sel derrière les buts. Ou encore Raymond Domenech, ancien sélectionneur français, essayait d’éviter par tous les moyens de convoquer des footballeurs qui avaient pour signe du zodiaque le scorpion.  ‘Le sélectionneur français croit que les scorpions ne sont pas bons pour la sélection. Il dit que ce ne sont pas de bonnes personnes et qu’ils ne savent pas vivre avec les autres; mais je crois qu’avec moi il s’est vraiment trompé’,  déclarait un Robert Pires en colère après avoir été écarté de la sélection pour le Mondial 2010. Pires, évidemment, est scorpion.

Ce chiffre, qui dans le jeu de cartes du tarot est représenté par la Mort, continuera à faire parler de lui dans le football. D’autres courageux comme Ballack, les Müller, Abreu, Mata ou Zagallo viendront défier les conventions pour nous convaincre qu’il ne s’agit que d’une croyance injustifiée,  peu tangible; une légende urbaine alimentée par la jalousie de leurs nombreux concurrents. Le 13 dans le milieu du football ne porte pas malheur… N’est-ce pas?

Les 5 derniers finalistes des Mondiaux portant le maillot 13:

  • USA 94 – Aldair – Dino Baggio
  • France 98 – Diomedé – Zé Carlos
  • Corée/Japon 2002 – Belletti – Ballack
  • Allemagne 2006 – Nesta – Silvestre
  • Afrique du Sud 2010 – Mata – Ooijer

Les actuels maillots 13 des principales sélections:

  • Espagne – Mata
  • Brésil – Dante
  • Italie – Marchetti
  • Uruguay – Aguirregaray
  • Portugal – Ricardo Costa
  • Angleterre – Green
  • Argentine – Pareja
  • Allemagne – Müller

Les nº 13 des principaux clubs:

  • FC Barcelone – Pinto
  • FC Valence – Guaita
  • Atlético – Courtois
  • Manchester United – Lindegaard
  • Manchester City – Kolarov
  • Chelsea – Moses
  • Arsenal – non attribué
  • Liverpool – non attribué
  • Bayer Munich – Rafinha
  • Borussia Dortmund – non attribué
  • PSG – Alex
  • O. Marseille – Abdullah
  • Milan – non attribué
  • Inter – non attribué
  • Juventus – Peluso
  • Roma – Goicoechea

MAICON
Il a porté le maillot maudit quand il jouait à Monaco et à Cruzeiro.  À Manchester City, il préfère le 3, un chiffre normalement plus classique pour un poste d’arrière gauche que d’arrière droit; le 13 revient à Kolarov. Curieusement, Maicon change de numéro et se fait oublier la même saison; saison pendant laquelle il ne jouera que…13 matchs. Justement l’année de ses 31 ans… 13 si on inverse les chiffres. Un hasard?

PARK JI SUNG
Pour Park, le 13 est synonyme de chance. Il s’est démarqué durant ses 7 années au Manchester United, où il a remporté plusieurs titres sous le commandement de Sir Alex Ferguson. Cependant, Park avait un autre numéro porte-bonheur: le 7, qu’il porta avec les autres clubs le restant de sa carrière (Kyoto Purple Sanga, PSV et QPR) et avec la sélection nationale de Corée du Sud aux Mondiaux  de 2006 et de 2010.  À savoir que pendant la Coupe du monde organisée dans son pays en 2002, il arriva jusqu’aux demi-finales, sa meilleure performance.  Et il ne l’a fait ni avec le 13 ni avec le 7, mais avec le 21.

COBI JONES
Il a l’honneur de faire partie des quelques maillots 13 à la retraite. C’est une véritable institution au LA Galaxy, où il a joué 11 saisons. En outre, il détient le record de sélections avec l’équipe des Etats Unis et il est aussi membre de la National Soccer Hall of Fame.  Tout ça avec avec un 13 dans le dos!

KRISTINE LILLY
Une des meilleures joueuses du football féminin, une autre légende aux Etats-Unis. 352 matchs disputés avec l’équipe américaine, un chiffre qu’aucune autre personne (homme ou femme) n’a pu égaler. Elle a participé à cinq Coupes du monde et en a gagné deux. Elle est aussi deux fois médaillée d’or des jeux olympiques. Tout ça aussi avec le 13! Les Boston Breakers, son club de toujours, a retiré son maillot du jeu il y a deux ans en hommage à son parcours professionnel.

LES MAILLOTS « HORS-JEU »
Seuls six maillots 13 dans le monde ont été retirés par des clubs pour rendre hommage à la carrière d’un footballeur : quatre d’entre eux en souvenir de joueurs décédés d’accidents de voiture alors qu’ils faisaient partie de l’équipe et portaient ce numéro (Vittorio Mero à Brescia, Mirsha Serrano à Estudiantes Tecos,  Van Vliet à NAC Breda et Adefemi au Xanthi), les deux autres pour Cobi Jones et un joueur thaïlandais, Senamuang, avant-centre de l’équipe vietnamienne Hoàng Anh Gia Lai.

Le fait de retirer un maillot est quelque chose de relativement récent et qui vient notamment des Etats-Unis et de sa perception du sport professionnel. Cependant, cette pratique est maintenant assez répandue dans les grandes ligues européennes, sauf en Espagne, où le règlement n’encourage pas  les clubs à se prêter à cette reconnaissance envers un joueur. La LFP oblige le port des numéros 1 à 25 pour les 25 contrats professionnels permis à chaque club. Par conséquent, une équipe qui voudrait rendre hommage à un joueur en supprimant son maillot se verrait forcer d’avoir un joueur en moins dans son effectif.

En Italie par contre, c’est moins compliqué. Les règles y sont même plutôt favorables. Et c’est d’ailleurs là-bas qu’on trouve le maillot retiré le plus connu au monde, le 10 de Maradona. C’est ainsi que Naples décida de lui rendre hommage lors de  l’été 2000,  neuf ans après son départ du club.

Le très célèbre 10 de Maradona a aussi presque été retiré de la sélection argentine… avec un résultat un peu rocambolesque.  A la veille du Mondial 2002, la fédération du pays décide de rendre hommage à Diego par ce geste. Au début, la FIFA accepte, mais quelques jours avant l’hommage, le Comité Exécutif refuse.   La sélection envisage alors d’assigner le 10 à Roberto Bonano, le troisième gardien, pour bien laisser entendre qu’aucun joueur sur le terrain ne portera plus jamais le 10. Au dernier moment, Marcelo Bielsa, le coach de l’époque, change les plans et s’épargne la colère de la FIFA en attribuant le fameux maillot à Ariel Ortega. En Argentine, nombreux sont ceux qui finalement ont apprécié le dénouement de cette histoire puisqu’ils peuvent ainsi voir aujourd’hui Messi porter le numéro 10.

Texte : Chema Mancha
Traduction : Kelly Zielnewski
Photos : Cordon Press