“Hormis le Real et le Barça, tous les clubs peuvent disparaître”

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L’économiste espagnol José María Gay de Liébana tire la sonnette d’alarme. Son analyse des cinq championnats majeurs d’Europe révèle un profond deséquilibre entre gains et pertes. La Liga, dernière de la classe avec une distribution injuste des droits TV et l’absence de rigueur dans le contrôle des comptes des clubs.

La Liga n’est pas le championnat qui gagne le plus d’argent en droits TV, mais celui qui le répartit le moins équitativement…
Exactement. La vente des droits TV n’est pas centralisée. Chaque club négocie avec les opérateurs, et le Barça et le Real Madrid ont le plus d’audience. Valence gagne 42 millions d’euros en droits TV, et la lanterne rouge de la Premier League 49… Cela prouve que la distribution des droits TV sont tout aussi illogiques que déterminants. Il est indispensable que les droits TV soient centralisés pour que la distribution soit plus juste.

La centralisation des droits TV impliquerait-elle une baisse de la facturation globale?
Bien au contraire. Par exemple, la Série A obtient 918 millions et la Liga 640. Si la Liga centralisait ses droits, elle doublerait sa facturation. Cela impliquerait aussi de savoir vendre ces droits. Je pense surtout au Japon et aux USA, qui ont pouvoir d’achat supérieur à La Chine. L’Amérique Latine et l’Afrique sont également délaissées. Le football français obtient la plus grande partie de ses gains dans le marché africain. Je sais que le Barça serait prêt à centraliser les droits TV, mais j’ignore quelle est la position du Real Madrid. C’est le seul chemin possible pour sauver le foot espagnol.

Mais les opérateurs seraient-ils d’accord?
Oui, Jaume Roures (NDLR: président de Mediapro) me l’a même dit personnellement. Il n’aurait qu’un seul interlocuteur au lieu de négocier club par club. Mais la Liga manque de sérieux. Il s’agit aussi de retrouver un championnat plus compétitif! Si rien ne change, plus personne ne suivra la Liga. On sait déjà que le Real et le Barça gagneront les dix prochains championnats. Quel sera l’intérêt d’aller au stade pour un gamin supporter de l’Espanyol ou de Séville? La dernière fois que ni le Barça ni le Real n’ont pas gagné un championnat, c’était lors de la saison 2003-2004 avec le FC Valence de Rafa Benitez… De l’eau a coulé sous les ponts! José Maria Aznar était encore chef du gouvernement!

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Mais l’Atlético Madrid ou Valence ne sont-ils pas tentés de ne rien changer, pour rester un cran au-dessus de tous les autres?
Pas du tout. Dans un championnat plus compétitif, Valence pourrait être champion, l’Espanyol finir troisième, comme lorsque Villarreal a fini deuxième… Cela donne du piment à la Liga. La Liga est invendable tant en interne qu’en externe. A l’étranger, seuls les matchs Barça-Madrid suscitent un intérêt. J’aime voir les matchs de Premier League car c’est un football sérieux, agréable, avec des arbitrages comme il se doit… Malheureusement, ce n’est pas le cas en Espagne.

“Valence gagne 42 millions d’euros en droits TV, la lanterne rouge de la Premier League 49…”

Le Real Madrid amortit-il réellement l’acquisition de Cristiano Ronaldo en vendant des maillots?
Je n’ai pas les chiffres en main, mais je ne crois pas que Cristiano Ronaldo vende beaucoup de maillots ailleurs que dans la boutique du club. Iker Casillas vend sûrement plus de maillots car c’est une valeur plus solide. Amortir ces achats dépend du type de contrat concernant les droits d’image du joueur. Cela a provoqué la démission de José Antonio Camacho du Real Madrid: avec autant d’exploitation des droits d’image, on finit pas entraîner des sociétés anonymes. Il est difficile de réunir les joueurs à la même heure à l’entraînement s’ils doivent tourner des spots publicitaires. Le marketing est important, mais ce n’est peut-être pas le meilleur moment pour exploiter l’image de Cristiano Ronaldo avec un concurrent comme Léo Messi. CR7 ne suscite pas beaucoup de sympathie, et cela rend difficile la vente de maillots.

Mais le Real et le Barça facturent-ils assez pour éponger leurs dettes?
Oui, ils sont très puissants. Le Real Madrid dépasse les 500 millions d’euros et le Barça est très proche. Le Real a une dette qui avoisine les 590 millions, et le Barça 461. Le Barça facture plus de ce qu’il doit, et le Real facture presque ce qu’il doit…

La dette globale des clubs espagnols avec le FISC est d’environ 700 millions d’euros. Qui est fautif de cette immoralité?
Tout le monde. Ceux qui ont vécu sans payer leurs impôts et les hommes politiques qui, craignant la réaction des supporters, n’ont pas pris de mesures. Il faut tout recadrer, on a trop permis aux clubs. Malgré la crise, il semble que l’on ne puisse pas les toucher. Si nous sommes un exemple sur le terrain de jeu, il faut aussi l’être dans les finances.

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Faut-il une DNCG espagnole?
Evidemment, mais il y a un manque de volonté. Il est complètement surréaliste que la Real Sociedad ou Majorque ne présentent pas leurs comptes au Registre de  Commerce et des Sociétés. Il manque toujours un papier ou je ne sais quoi… La LFP (Ligue de football) ne supervise pas assez les comptes des clubs. Il faut surveiller les clubs, et sanctionner ceux qui n’accomplissent pas leurs obligations en leur retirant des points au classement.

Certains clubs de Liga pourraient-ils disparaître?
Si rien ne change, certains clubs exploseront. Nous devrons alors suivre le badminton ou un autre sport… Plusieurs clubs sont en danger. Je ne vais pas donner de noms car, hormis le Real et le Barça, et peut être l’Athletic Bilbao, tous les clubs peuvent disparaître.

Dans tous les championnats, les gains sont inférieurs aux dépenses d’exploitation…
Cela prouve bien que les choses se font mal. C’est comme l’Etat espagnol, qui dépense plus qu’il ne gagne. Récemment, il était facile de s’endetter en attendant un miracle sous forme de vente d’une star ou de requalification d’un terrain. On revient au manque de supervision des comptes des clubs de football.

“Je ne crois pas que Ronaldo vende beaucoup de maillots ailleurs que dans la boutique du club”

Il est surprenant d’apercevoir les mêmes travers dans la Ligue 1 malgré le contrôle de la DNCG…
Oui, mais ce contrôle strict oblige les propriétaires des clubs à augmenter le capital si les dépenses dépassent les gains. Exceptés le PSG et Monaco, le football français ne se caractérise pas par des dépenses démesurées. Les clubs de L1 sont plus proches des chiffres de deuxième division espagnole que des équipes de haut de tableau de la Liga. C’est pourquoi les deséquilibres comptables sont assez insignifiants. C’est un football exportateur de talents.

Mais le fair play financier est loin de trouver une récompense sur le terrain de jeu…
Mais le football français récolte les fruits peu à peu. Ce n’est plus seulement Lyon qui atteint les huitièmes ou quarts de la Ligue des Champions, il y a aussi l’OM et maintenant le PSG… L’OM et l’OL sont dans le top 20 de la facturation en Europe. Le football français émerge et j’aime voir Montpellier gagner un championnat, cela prouve que le football “modeste” a son mot à dire. Le football français a une trajectoire in crescendo, tandis que l’espagnol est en pleine décadence. Certains clubs seront relégués ou disparaîtront. On retrouve les mêmes symptômes en Italie, où les joueurs sont de plus en pus âgés. L’AC Milan, l’Inter ou la Juve jouent toujours les premiers rôles mais ne parviennent pas à franchir le pas vers le grand football.

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Le football italien est-il devenu obsolète?
Oui, ils se sont trop reposés sur les droits TV, en délaissant les gains d’exploitation des stades. Leurs gains en droits TV ont diminué car il y a de moins en moins de spectateurs. D’où le modèle du Comunale, à l’image des deux équipes de Milan qui partagent le stade. Mais les installations sont vétustes, et ils doivent en plus résoudre le problème de la violence dans le foot. Pendant de nombreuses années, ils ont renoncé à la propriété d’un stade pour investir dans les joueurs. Ils ont tout de même bâti d’excellents centres d’entraînement qui sont la clé de la longévité des footballeurs. Les joueurs y passent presque toute la journée, à tel point que leurs familles ont le droit d’y séjourner.

“La Bundesliga est faite pour le supporter, mais on ne sait pas pour qui est conçue la Liga”

Par contre, les stades sont pleins en Allemagne et en Angleterre…
Ils ont su exploiter leurs stades, qui sont un actif déterminant, plus qu’un simple stade de foot. Le foot allemand a baissé les prix des places et des abonnements, à l’inverse du Calcio. Comme en Espagne, les stades italiens sont peu accueillants, ils ont besoin d’être actualisés. En Italie, les droits TV sont plus importants qu’en Espagne, mais ils sont en train de perdre des sponsors importants au fur et à mesure que leurs équipes baissent de niveau. Comme en Espagne, il leur manque un sponsor de taille mondiale.

L’Espagne assiste récemment à une baisse de spectateurs: la Liga doit-elle prendre exemple sur la Bundesliga?
Tout à fait. La Bundesliga est faite pour le supporter, mais on ne sait pas pour qui est conçue la Liga. En Allemagne, le supporter est le moteur du championnat avec des prix et des horaires sur-mesure ainsi que des facilités pour se déplacer en transport public ou se garer. En Espagne, c’est tout le contraire. Je suis supporter de l’Espanyol et les places sont chères, les horaires inadaptés… Pour couronner le tout, il me faut plus d’une heure pour quitter les environs du stade en voiture. En plus, quel est l’intérêt de la Liga pour quelqu’un qui ne supporte ni le Real Madrid ni le Barça? Le troisième finit en géneral à 40 points du champion, Madrid et Barcelone gagnent facilement presque tous leurs matchs… On est en train de tuer le foot.

Texte: Román Bellver