Miguel Peiro: «Besiktas joue à 12. Notre public est le douzième joueur»

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Le préparateur physique de Besiktas, Miguel Peiró, passe sa quatrième année en Turquie après une longue carrière dans des clubs de la Liga tels que l’Atletico Madrid ou le Celta Vigo. Champion de Turquie après huit ans de disette, le club d’Istanbul, qui compte 13 millions de supporters à travers le monde et 75 boutiques officielles rien que dans la capitale turque, est la grande surprise de la Champions League.

Par Román Bellver @Romanbellver

¿Quelles sont spécificités de la Superligue turque par rapport à la Liga espagnole?
Ici, le préparateur physique ne se cantonne pas aux entraînements. Je suis aussi un peu entraîneur assistant et me charge de faire des rapports sur nos adversaires européens. La Süper Lig turque se distingue également par la forte présence de joueurs étrangers. Dans l’effectif de Besiktas, il y a 11 nationalités différentes.

¿Quels sont les points forts de Besiktas?
Nous sommes conscients de nos limites. En Champions League nous jouons comme un vrai bloc dans lequel les joueurs talentueux se sacrifient pour l’équipe en s’impliquant dans les tâches défensives. Leur expérience nous aide beaucoup dans les matchs européens: Adriano a gagné beaucoup de titres avec le Barça, Pepe a longtemps commandé la défense du Real Madrid, Quaresma a évolue dans de grands clubs aussi, sans oublier Negredo Ryan Babel ou Gary Medel. Tous ont apporté à l’équipe leur expérience en Ligue des Champions. D’ailleurs, il est parfois difficile de motiver les joueurs et d’éviter qu’ils se relâchent quand ils affrontent une équipe turque du milieu ou bas de tableau du championnat turc.

Besiktas joue avec une forte intensité en Ligue des Champions, comme survolté à l’idée de créer la surprise…
C’est vrai, en moyenne, nous courons 10 kilomètres de plus en Ligue des Champions qu’en championnat. Il est vrai aussi que nous avons une possession de balle bien supérieure en Süper Lig turque. Il y a peu, nous avons atteint 75% de possession et 22 tirs cadrés. Tout ça sans oublier qu’il y a environ 14 facteurs qui ont une influence sur les distances parcourues: quand une équipe mène au score, elle a tendance à être plus conservatrice et à courir un peu moins, tout comme lorsque sa ligne défensive est plus repliée.

Besiktas fait plus de séances d’entraînement que le Real Madrid, le Barça ou l’Atlético Madrid

De l’extérieur, on pense parfois à tort que la Turquie est une sorte de pre-retraite pour les joueur.
De nombreux joueurs sont surpris par la compétitivité du football turc. Alvaro Negredo, arrivé comme recrue-star, a très peu de temps de jeu. Ici il faut gagner sa place jour après jour, comme dans les grands championnats. Par exemple, Fenerbahce a quatre attaquants de haut niveau dans son effectif: Soldado, l’international néerlandais Janssen, Fernandao et Van Persie. Lorsqu’ils emploient un système de jeu avec un seul attaquant de pointe, l’un des quatre n’est même pas convoqué.

¿Quels sont les aspects du football turc qui vous déplaisent?
Les nombreuses interruptions de jeu, car les joueurs ont tendance à simuler pour jouer la montre et casser le rythme du match. Face à Kayserispor, notre match a été interrompu sept fois en deuxième mi-temps. Le gardien adverse et son défenseur se sont jetés au sol en même temps! En Premier League, les arbitres n’hésitent pas à décréter huit ou neuf minutes de temps additionnel. En Espagne, il arrive qu’un arbitre qui constate qu’un joueur a simulé une blessure tarde volontairement quelques secondes de plus pour autorisé ce dernier à entrer à nouveau dans l’aire de jeu. C’est une question de fair play et la fédération turque doit être ferme.

¿Et ce qui vous plaît le plus?
La passion et l’ambiance chaudron des matchs. Il est même parfois difficile d’entendre le sifflet de l’arbitre. Récemment, l’arbitre espagnol Mateu Lahoz a affirmé qu’il avait du mal à communiquer avec ses assistants à travers les micro-casques. Le nombre de décibels est impressionnant.

¿Cette ambiance est-elle accompagnée de violence?
Pas du tout. On se sent en sécurité. Parfois, il arrive que dans de petits stades la police monte aux gradins pour expulser une vingtaine de supporters qui dépassent certaines limites. Si quelqu’un lance un projectile, la police le cherche et le détient.

L’entraîneur Selon Günes a payé de sa poche une partie de mon salaire pour me faire venir lorsqu’il était à Bursaspor

¿La pression médiatique est-elle aussi forte?
Oui. Chaque matin, on peut lire cinq unes de quotidiens sportifs locaux. N’oublions pas que c’est une ville de 20 millions d’habitants. Ümraniyespor est bien parti pour monter en première division, ce qui ajouterait une sixième équipe d’Istanbul en Süper Lig. Pour l’instant, les quatre premiers aux classement sont des équipes d’Istanbul: Fenerbahce. Galatasaray, nous-mêmes et le leader, Istanbul Basaksehir. Ce dernier est un club très particulier; c’est l’équipe du gouvernement, créée dans une sorte de mini-ville destinée aux fonctionnaires… Le président Erdogan a inauguré le stade et à même joué quelques minutes! Ils réunissent à peine 5000 spectateurs par match, mais ont les ressources économiques pour recruter Adebayor ou Gaël Clichy.

Pourtant, les clubs turcs manquent dernièrement de cash…
La situation politique nous a fait beaucoup de mal. De nombreux joueurs étrangers sont payés en euros ou dollars, d’où les lourdes conséquences de la dévaluation de la lire turque. Cette dégringolade de la monnaie locale a provoqué un trou de 30 millions de lires dans notre budget.

De plus en plus de jeunes turcs rejoignent les grand championnats européens: quel est le portrait-robot de l’espoir turc?
Ici, il y a beaucoup de talent: à seulement 20 ans, Emre Mor a déjà joué au Borussia Dortmund et au Celta Vigo, Unes Ünal a un grand avenir dans la Liga espagnole et l’AS Roma n’a pas hésité à débourser plus de 15 millions pour signer Cengiz Únder. Le jeune footballeur turc est très talentueux, mais il doit améliorer les facettes tactique et physique.

¿Quels joueurs vont ont impressionné sur le plan physique?
Pepe a une mentalité d’entraînement très intensif. Notre gardien de but, Fabricio, ex du Deportivo La Corogne, s’entraîne environ six heures par jour si l’on compte les exercices de prévention de blessures. Ici, il est parfois difficile d’imposer aux joueurs des entraînements à forte intensité physique, alors on compense avec la quantité. Besiktas fait plus de séances d’entraînement que le Real Madrid, le Barça ou l’Atlético Madrid. En Espagne, quasiment aucune équipe ne fait deux séances par jour à partir d’octobre. Au Besiktas, nous faisons des séances doubles jusqu’en décembre. En janvier, pendant la trève hivernale, nous ferons un stage de 15 jours dans le sud, à Antalya, avec jusqu’à trois séances par jour.

Que doit faire Besiktas pour éliminer le Bayern en huitièmes de finale de la Champions League?
Le facteur stade est très important. Le RB Leipzig a beaucoup souffert ici. La clé est d’obtenir un score à Munich qui préserve toutes nos chances pour le retour à Istanbul. La saison dernière, nous étions menés 0-3 à la mi-temps contre Benfica. Le public a alors remotivé les joueurs durant la pause. A la 60e minute nous marquions le 1-3, puis le 2-3 à la 75e pour finalement égaliser à la 80e. Si le match avait duré dix minutes de plus, nous l’aurions carrément gagné. Ici, le public, c’est comme avoir un joueur en plus.

En 2013, le Celta Vigo avait prolongé mon contrat et celui de l’entraîneur après la dernière journée de Liga pour, quatre jours plus tard, nous licencier et signer Luis Enrique!

Aimeriez-vous retrouver la Liga espagnole?
Ici on m’apprécie à ma juste valeur, ce qui n’a pas été le cas en Espagne à un moment donné. Si l’occasion se présentait, pourquoi pas, mais je suis très reconnaisant envers l’entraîneur, Senol Günes. Il a misé très fort sur moi avec un geste rare dans le football: lorsqu’il était à Bursaspor, il a payé de sa poche la différence pour me faire venir avec le même salaire qu’à Trabzonspor.

Comment expliquez-vous avoir dû quitter l’Espagne après tant d’années d’expérience?
En Espagne, les entraîneurs arrivent presque toujours avec leur préparateur physique de confiance. Avec l’entraîneur Abel Resino, j’ai vécu une expérience inédite au Celta Vigo en 2013: le club avait prolongé nos contrats après la dernière journée de championnat pour, quatre jours plus tard, nous licencier et signer Luis Enrique! Comme Abel était sans club, il a très bien compris que je continue ma route sans lui. Nous avons toujours une excellente entente.

Quitter l’Espagne était inévitable?
Les clubs espagnols ont dû faire face à de gros problèmes financiers. Une équipe importante de deuxième division me proposait à peine 1500 euros par mois. Dans la Liga, il y a des préparateurs physiques qui gagnent 500 000 euros par mois, et d’autres 4000. Ces inégalités, qui n’existent pas dans de telles proportions dans d’autres championnats, ont pour raison principale l’injuste répartition des droits TV. N’oublions pas que sur les 24 clubs mis en faillite en Europe, 23 sont espagnols. Qui a permis cela? En 10 ans, le nombre de joueurs, entraîneurs et préparateurs espagnols qui évoluaient à l’étranger est passé d’une vingtaine à plus de 700.

“Hormis le Real et le Barça, tous les clubs peuvent disparaître”