ANTONIO SALAMANCA: “Il est de plus en plus fréquent que des agents cherchent à corrompre des recruteurs”

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Antonio Salamanca a fait ses débuts comme directeur sportif à Alès, repérant un certain Franck Ribéry, alors joueur inconnu de l’US Boulogne. Passionné par son travail de dénicheur de talents, il a ensuite été scout pour Tottenham, Liverpool et Saint-Etienne. Les joueurs finissent par briller, mais les recruteurs restent dans l’ombre. Antonio Salamanca nous éclaire sur une profession du football toute aussi inconnue qu’essentielle.

Comment êtes-vous devenu recruteur?
J’ai d’abord été agent en France pendant quelques années, jusqu’à ce que mon associé décide d’arrêter. Paco Herrera, alors directeur sportif de Liverpool, et Rafa Benitez me contactent alors pour que je devienne leur recruteur en Espagne. Mais je signe finalement à Tottenham après un entretien avec Damien Comolli, jusqu’à la fin du mandat de ce dernier.

Le départ de votre associé était-elle la seule raison de ce changement?
Non. J’en avais marre d’être agent. Les joueurs, leurs états d’âmes, leurs amis… Au bout d’un moment il y a overdose, et je trouvais bien plus intéressant de chercher de futurs talents plutôt que de gérer des joueurs déjà confirmés.

Les amis des joueurs sont aussi difficiles à gérer que cela?
Oui. Je veux parler de ceux qui leurs tapent sur l’épaule quand ils ont de gros contrats et qui disparaissent lorsqu’ils arrêtent de jouer au football.

Les joueurs se laissent manipuler facilement?
Totalement, la preuve c’est que la première chose qu’ils font lorsqu’ils ont un bon contrat, c’est acheter une voiture de sport. On a beau leur dire qu’ils devraient plutôt investir dans des appartements, par exemple, mais rien n’y fait.

“Il faut tout savoir sur le joueur: son comportement avec les coéquipiers, sa vie privée…”

Quel est le modus operandi d’un scout? Quelle est la marge de manoeuvre?
C’est assez varié. On peut être amené à chercher un joueur pour une position spécifique qui fait défaut à l´équipe, mais il arrive que l’on voit un joueur intéressant durant un match et que l’on décide de le suivre par nous-mêmes. Suivre un joueur, cela implique de le voir jouer plusieurs fois tant à l’extérieur qu’à domicile, et si possible dans plusieurs systèmes de jeu. Il faut juger un joueur sur la durée et avec le maximun de paramètres possibles.

Combien de fois faut-il voir un joueur pour bien évaluer son potentiel?
Si mes souvenirs sont bons, Arsenal avait vu dez dizaines fois Reyes avant de le faire signer! Mais il faut un juste milieu, car à trop voir un joueur on finit toujours par lui trouver des défauts. Il faut surtout un équilibre entre les matchs à l’extérieur et à domicile.

Mais des dizaines de fois, c’est un peu exagéré, non?
Oui, c’est énorme. Mais il faut au moins le voir dix fois. Ensuite, quand le joueur me semble adéquat, un collègue va le superviser pour donner un deuxième avis. C’est alors au directeur sportif de trancher, avec parfois l’opinion de l’entraîneur.

Finalement, il faut que le directeur technique, qui ne va voir le joueur que deux ou trois fois, ait une confiance totale en son scout…
Tout à fait. Le directeur sportif connait la façon de travailler du recruteur. Il n’a même pas besoin de se déplacer. Evidemment, on peut se tromper, mais le nombre de matchs au cours desquels on va suivre un joueur dépend de l’investissement. Sur un joueur en fin de contrat, le risque est vraiment minime, mais si le joueur coûte 30 millons d’euros, on va le superviser énormément de fois.

Analysez-vous aussi le comportement du joueur en-dehors du terrain?
Avec Damien Comolli, j’ai toujours travaillé comme ça. Il faut tout savoir sur le joueur: sa vie privée, son comportement avec ses coéquipiers, sa façon de gérer son temps libre… Un garçon peut être un excellent footballeur, sympa dans le vestiaire, mais s’il n’a pas une bonne hygiène de vie ou de mauvaises fréquentations, cela se répercutera tôt ou tard sur l’aspect sportif. Un joueur qui perd 7000 euros un soir au casino ne sera pas dans les mêmes conditions pour l’entraînement matinal qu’un autre qui aura dormi huit heures et mènera un rythme de vie tranquille avec sa femme et ses enfants. Il faut faire un travail de détective car il faut tout analyser et savoir comment sont les joueurs en-dehors du terrain.

Est-il déjà arrivé qu’un joueur aux qualités exceptionnelles soit signé avec le pari de le surveiller et de le recadrer?
Pas à ma connaissance. Dans les clubs où j’ai travaillé, nous n’avons jamais signé un joueur problématique, même s’il était en fin de contrat. Un garçon fêtard finira toujours par entraîner avec lui un ou plusieurs coéquipiers.

Au niveau du scouting, avez-vous senti une grande différence entre la France et l’Angleterre?
J’ai eu la chance de travailler avec la même personne à Tottenham et Saint-Etienne, mais la grande différence entre l’Angleterre et le reste de l’Europe réside dans l’organisation des clubs. En Angleterre, on fait davantage de reúnions, on cible plus les joueurs… Par exemple, en Espagne on ne cherche pas à connaître la vie privée du joueur. Il y a des exemples flagrants de joueurs qui signent dans de grands clubs et dont le rendement n’atteint pas les expectatives parce qu’il n’y a pas eu de recherche en profondeur. Le joueur n’est pas devenu fêtard en arrivant en Espagne, il l’était déjà avant.

Les clubs anglais sont donc au-dessus de leurs rivaux européens en matière de scouting?
Dans les clubs anglais, surtout les six premiers, tout est réglé comme une horloge. Chaque pays européen est parfaitement quadrillé par des recruteurs, il est donc difficile qu’un bon joueur passe au travers. Après, il signera ou pas, mais peu importe, l’important c’est de le connaître. J’ai dernièrement discuté avec Albert Valentin à Barcelone, bras droit de Zubizarreta, et ils font aussi du très bon quadrillage.

Recruteur-agent, union forcé?
Non, il faut savoir se différencier. C’est comme quand un entraîneur assistant devient coach. J’ai été agent mais quand je suis devenu recruteur, j’ai mis une barrière. Beaucoup d’agents que je connaissais m’appelaient, et ce n’est pas pour autant qu’ils ont fait des affaires avec nous.

Mais est-ce que justement les agents n’ont pas gagné du pouvoir ces dernières années?
Non. Un recruteur ne doit pas oublier qu’il travaille pour le club et pas pour l’agent. Dans le milieu du football, tout finit par se savoir. Si tu travailles pour un agent, tu ne feras pas long feu.

“L’épisode du bus durant le Mondial ou snober son sélectionneur révèlent un problème d’éducation en France”

Est-il fréquent qu’un agent offre de l’argent à un recruteur?
Énormément. Cela arrive de plus en plus fréquemment car les agents font de moins en moins d’affaires, d’où la tentation d’acheter le recruteur, mais cela implique d’atteindre aussi le directeur sportif… Le recruteur va faire un rapport en disant que le joueur est bon, mais après il va falloir que le directeur sportif soit convaincu, car il va se déplacer pour superviser le joueur et valider.

A-t-on déjà essayé de vous soudoyer?
Oui, cela m’est arrivé à Tottenham et j’ai tout de suite alerté mon directeur sportif. C’est inévitable pour préserver une relation de confiance, mais aussi pour que le directeur sportif, qui peut être amené à recevoir cet agent plusieurs fois dans l’année, sache à qui il a affaire.

Est-il difficile de rester dans le circuit quand on est réglo?
Oui et non. On peut sortir du circuit en raison des mouvements dans les clubs, comme pour le poste d’entraîneur, mais être réglo est une qualité très appréciée par les dirigeants. Le football est un petit milieu. Si tu es corrompu, ça se sait, mais si tu es un gars bien, cela ce sait aussi. C’est réconfortant.

On parlait tout à l’heure du profil des joueurs. Le profil de jeune joueur a-t-il changé aussi?
Totalement. Il y a quinze ans, le jeune joueur était encore “un gamin” avec son sac de sport, son survêtement… Aujourd’hui, on les voit descendre des bus avec des casques de musique qui font trois fois leurs têtes et des montres à des prix exorbitants. Ils n’ont encore rien fait dans le football, mais copient déjà Balotelli. Il y a des gamins qui sont déjà inabordables juste parce qu’ils jouent avec l’équipe de France des moins de 16 ans.

Trop d’argent trop jeune? Le Barça paye ses cadets par exemple…
Ça dépend du montant. Justement, je vais souvent au centre d’entraînement du Barça et il y a une discipline: les jeunes joueurs ne montent pas dans le bus avec leurs casques, ne font pas de boucan… Je peux vous assurer que ce n’est pas le cas dans beaucoup de clubs français.

Cette discipline se retrouve-t-elle dans les autres clubs espagnols?
Il y a une différence entre le football français, d’un côté, et l’Espagne ou l’Angleterre de l’autre. C’est une question d’éducation. Le triste épisode du bus durant le Mondial ou qu’un joueur remplacé ne serre pas la main de son sélectionneur, ça n’arrive qu’en France.

C’est donc un problème plus social que sportif…
Tout à fait. Il y a un problème d’éducation qui est plus gros que le football en soi. Dans le sport, un gamin de vingt ans snobe son entraîneur qui a été champion du monde, et dans les écoles un élève frappe son professeur…

Faudrait-il, par exemple, fixer un âge minimum pour avoir un salaire ou un agent?
Le problème, c’est que les joueurs ont un agent dès l’âge de douze ans parce que tout le monde devient fou: le père pense qu’il a un Zidane à la maison, le fils se prend pour Messi et la mère rêve de le voir gagner autant d’argent que Ronaldo.
Cela prend de telles proportions qu’il nous est arrivé de ne pas signer un joueur pour éviter de se compliquer la vie avec sa famille. C’est tellement ingérable, qu’à 20 ans certains ont déjà changé quatre fois d’agent.

“La capacité d’adaptation du footballeur est aussi importante que son niveau.
Reyes ne parlait pas anglais après trois ans à Arsenal”

Le système est impossible à contrôler…
C’est très difficile car quand un joueur a du talent, les agents sont les premiers à lui offrir une voiture ou un emploi pour son père. Le tout sans savoir à coup sûr si le joueur finira par être professionnel…

Qui est la “trouvaille” dont vous vous sentez le plus fier?
J’ai eu la chance de signer Franck Ribéry quand on était en National. Il était à Boulogne, qui venait de descendre en CFA. Franck est quelqu’un de très attachant. Nous avons eu de gros problèmes économiques et on n’a pas pu le faire rester. Cela fait plaisir de voir les joueurs qui ont réussis, mais c’est aussi une satisfaction de voir au haut niveau des joueurs que nous n’avions pas signés mais seulement signalés.

Au final, c’est un travail reconnaissant ou on se souvient surtout des erreurs?
Quand on travaille dans une structure, on est plusieurs impliqués, donc c’est plus souvent une mauvaise évolution du joueur qu’une erreur d’appréciation. Plus qu’un pari sur le niveau du footballeur, il s’agit de se projeter sur son adaptation à un pays, une langue et un championnat. Carlos Tevez ne parle pas anglais, c’est énorme… Il a la chance d’être un joueur top, mais pour d’autres cela se répercute sur le rendement. Reyes ne parlait pas anglais après trois ans à Arsenal, et avait besoin d’un accompagnateur pour faire ses courses à Londres! Son transfert était un risque, car un Andalou a peu de chances de réussir dans un pays pluvieux et où il fait nuit à 17 heures.

Arsenal a eu plus de chance avec Cazorla…
Oui, mais c’est parce qu’il est originaire des Asturies, où le climat ressemble beaucoup à celui de l’Ecosse et du Nord de l’Angleterre. En plus, Cazorla était un joueur que je suivais et j’ai eu la chance de le connaître. Il vit à 100% pour le ballon, à tel point qu’il pourrait jouer sur la lune!

Aimeriez-vous travailler pour un club espagnol?
J’aime beaucoup le championnat anglais, mais travailler en Espagne me permettrait de découvrir d’autres horizons. La crise économique du pays et l’endettement des clubs peuvent supposer une façon intéressante de travailler en cherchant des joueurs libres ou pour des montants peu élevés. En plus, cela oblige les clubs à parier davantage sur les footballeurs formés au club.

En parlant d’Espagne, vous avez également assisté Javier Clemente durant sa courte étape à Marseille…
J’étais son traducteur car il ne parlait pas français mais, malgré une brève et difficile étape à l’OM, il était très apprècié. J’ai récemment croisé Christophe Galtier, qui était son adjoint à Marseille, qui m’a immédiatement demandé de ses nouvelles. C’est un entraîneur qui défend énormément ses joueurs. Personne ne peut les critiquer sauf lui. C’est quelqu’un de très attachant.

L’Espagne peut-elle se maintenir à ce niveau?
Parfaitement. C’est vrai que Xavi ou Puyol sont déjà âgés et qu’il est difficile de trouver des joueurs de ce niveau, mais Busquets ou Iniesta sont encore jeunes. En plus, la nouvelle génération est très intéressante. Isco apporte déjà sa touche et, par exemple, Thiago Alcantara fera bientôt partie de l’effectif.

La France a-t-elle les moyens de créer la surprise au Mondial?
Tant que le problème éducatif ne sera pas réglé de façon draconienne, il y aura des failles. Toutes les équipes ont leurs soucis, mais un joueur ne peut pas snober ou insulter son entraîneur devant tout le monde. En Espagne, Vicente Del Bosque est respecté par tous ses joueurs, même par ceux qu’il ne convoque pas. En 1998, les femmes et les enfants allaient au stade. Le football français a besoin de retrouver une génération comme celle-là ou comme celle de 1982. Tout le monde se souvient de la demi-finale de 1982 comme d’un match mémorable malgré la défaite, ou de l’exploit en 1986 contre le Brésil. Les français ont besoin de vibrer à nouveau, ils restent sur leur faim après l’épisode du bus en Afrique du Sud ou le manque de respect à Laurent Blanc. Deschamps semble sur la bonne voie, mais il faut d’abord se qualifier.

Quels joueurs voyez-vous devenir fondamentaux en équipe de France?
J’aime beaucoup Pogba. A son âge, il a déjà évolué à Manchester et à la Juve, ce qui laisse présager une progression impressionnante. Tout le monde est aujourd’hui surpris par Varane, mais c’était exactement le même chez les jeunes en équipe de France. Il n’y a pas de différence entre le jeune de 17 ans qui jouait contre la Géorgie des moins de 17 et celui qui dispute son premier match de la saison face à City. Il possède la sérénité de Laurent Blanc. On a l’impression qu’il joue dans un fauteuil et qu’il n’a aucun moment de panique.