ADIL RAMI: “On me considère comme un objet qui peut rapporter de l’argent”

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C’est sa deuxième saison à Valence et Adil Rami parle déjà comme un capitaine. Insensible au pont d’or offert par Anzhi au dernier mercato d’hiver, le défenseur central français privilégie l’aspect sportif. Il se plaît à Valence mais réclame plus de considération et d’ambition sportive pour prolonger avec l’équipe espagnole.

Depuis votre arrivée dans la Liga, sentez-vous avoir progressé?
J’ai amélioré ma relance. Ici les équipes pressent assez haut et j’ai appris à gérer ça. J’ai aussi progressé tactiquement en sachant sortir de ma zone et presser beaucoup plus haut, tout en surveillant le jeu dans le dos. Le reste, je l’avais plus ou moins, mais avec la maturité, car j’ai aujourd’hui 27 ans, je commence à prendre du galon et de la confiance.

Votre carrière pro a démarré plus tard que la moyenne: est-il difficile de ne pas “péter un plomb”?
C’est vrai que, tout d’un coup, la vie devient très facile: tu t’achètes une voiture de sport et tu t’habilles comme tu veux… Mais je suis très bien entouré, et je n’oublie pas que cinq ans avant de signer à Valence, j’alternais mon travail de mécanicien avec de petits boulots pour la mairie. La différence par rapport à d’autres joueurs, c’est que je suis conscient d’être un privilégié car j’ai dû travailler dur.

Vous aimez tenter les retournés acrobatiques, d’où vient ce geste?
Quand j’habitais sur la Côte d’Azur, je participais avec un ami du quartier à un tournoi de foot-volley organisé para Canal Satellite. Nous finissions toujours nos actions de la tête, jusqu’au jour où nous devions affronter des professionnels. Comme nous n’avions rien à perdre, j’avais décidé de tenter un retourné acrobatique. C’est là que j’ai appris ce geste qui me paraît magnifique, et depuis je le tente aux entraînements et, si l’occasion se présente, au cours d’un match.

Quel joueur était votre modèle à suivre?
J’étais le fan numéro un de mon frère. Quand je le voyais faire une montée de cinquante mètres depuis la défense, je voulais l’imiter, mais je n’avais pas la même condition physique car à l’époque j’étais très maigre. Je suivais beaucoup Alessandro Nesta, l’idole de mon frère, qui avait beaucoup de posters du milanais dans sa chambre.

D’où votre goût pour les montées en attaque…
Avec Valverde je me sens avec la même liberté qu’avec Emery. Pellegrino était plus défensif, ne voulait pas que je monte avec le ballon et m’obligeait à jouer plus verticalement, avec des passes directes sur Soldado, ce qui ne colle pas au jeu espagnol. Je ne m’identifiais pas à cette façon de jouer. Avec Valverde, je me sens mieux et ça se voit.

En France, Claude Puel n’apprèciait pas ces libertés…
En France tu n’as pas le droit de monter. Le football français est pas comme ça, là-bas le défenseur doit balancer la balle devant.

Comment vous sentez-vous à Valence depuis un an et demi?
Je me sens vraiment bien. J’ai eu un passage à vide parce que j’ai joué beaucoup de matchs avec Valence l’année dernière, et psichologiquement j’ai pris un sacré coup. J’ai eu du mal à revenir parce que j’ai eu, en plus de tout ça, une blessure au genou pendant deux mois. En plus, c’était la première année de Pellegrino dans un grand club comme Valence et cela m’a mis en difficulté… Mais depuis l’arrivée de Valverde je me sens bien, j’ai perdu du poids, je me sens frais et rapide.

“Je suis conscient d’être un privilégié car j’ai dû travailler dur”

L’echec de Pellegrino se doit-il à son manque d’expérience?
Oui, totalement. Pour une première année en tant qu’entraîneur, tu ne peux pas te permettre de prendre une équipe comme Valence, qui a une exigence assez particulière, avec une énorme pression de la part des supporters et du club… Pour une première année, il faut être costaud et Valence mérite un entraîneur avec du métier.

Vous avez récemment déclaré que l’argent n’étais pas une priorité pour décider ou non de continuer à Valence… On parle de renouvellement ou de transfert…
Il y a aussi l’option de ne pas renouveler le contrat et de rester. Je n’ai pas de couteau sous la gorge ni de pression dans ce sens. Le club a essayé de prolonger mon contrat l’année dernière et j’ai refusé parce que je voulais tout simplement me concentrer sur mon jeu. Il me reste cette saison et deux ans supplémentaires.  Cela dépend du club… Si demain un grand club arrive avec une offre intéressante pour tout le monde, pourquoi pas, mais je suis très bien à Valence et dans un premier temps je compte rester.

Qu’est-ce qui vous fait douter?
Je ne veux pas voir partir les meilleurs joueurs chaque année et me retrouver ici comme un “papa”. Être défenseur central à Valence, c’est usant. Quand tu encaisses un but, tu es toujours pointé du doigt, et je commence à en avoir un peu marre de cette pression. Valence doit faire des recrues pour mon bien, mais aussi pour celui du club.

Cela dépend donc de raisons exclusivement sportives?
Carrément. Si Valence arrêtait de vendre ses meilleurs joueurs chaque année… Je demande juste que les choses se fassent comme à l’Atlético Madrid, faire une équipe respectée et avoir les armes pour battre le Real ou le Barça.

Pensez-vous que le club va dans cette direction?
Apparemment oui. J’ai clairement dit que je voulais être entouré de grands joueurs et former une grande équipe, chose impossible si nous laissons partir nos meilleurs joueurs. Les dirigeants m’ont dit que leurs recrues vont dans ce sens et que l’on aura une meilleure équipe que cette année. J’attend de voir.

Quel joueur vous manque le plus?
Jordi Alba. Il apportait énormément tant offensivement que défensivement. Jordi Alba et Jérémy Mathieu formaient un duo terrible pour les équipes adverses.

Vous imaginez-vous finir votre carrière à Valence?
Si le club reste compétitif et ambiteux, pourquoi pas, mais si je continue mon histoire ici c’est pour faire le parcours d’Ayala. S’ils ne respectent pas ça, je pars. Je pense avoir prouvé pas mal de choses en un an et demi, mais on me considère comme un objet qui peut rapporter de l’argent. Ayala était un joueur bien entouré et considéré, dans une equipe avec un peu plus d’ambition. Je sais qu’avec le temps je peux arriver à son niveau.

Lors du Valence-PSG, on a l’impression que Valence est passé complètement à côté du match aller…
C’est vrai, tout à fait d’accord. Sur ce match, on a eu un Valence moins bon que d’habitude, et un PSG qui a probablement joué son meilleur match de la saison. Nous avons été naïfs. Le défaut de Valence est de trop vouloir faire le jeu et de se faire contrer facilement, comme cela a été le cas avec Lucas ou Lavezzi. On l’a payé cash, on a pris deux buts et la qualification s’est perdue au match aller. Si l’on avait préservé nos buts à domicile, ce qui est largement faisable contre Paris, nous nous serions qualifiés.

Est-il possible de rivaliser avec le Barça et le Real?
Toutes les bonnes choses ont une fin. Valence était impérial entre 2000 et 2004 et Lyon a dominé la Ligue 1 pendant des années, mais la roue tourne. L’Atlético Madrid l’a bien prouvé en se glissant entre le Barça et le Real. Cela pourrait être le début d’une nouvelle ère si Valence garde ses meilleurs joueurs et se renforce bien. Le Real et le Barça ne seront pas tout le temps aussi forts, et la roue peut tourner assez rapidement si des clubs comme Valence ou l’Atlético ont de l’ambition.

“Être défenseur central à Valence, c’est usant. Valence doit faire des recrues pour mon bien, mais aussi pour celui du club”

¿Qu’avez-vous pensé du dernier France-Espagne en tant que spectateur?
La philosophie de jeu espagnole a battu la française. Ici, même un club de deuxième division a la philosophie de faire une bonne pression, de garder la possession, de faire du jeu et de marquer. La notre est d’être tous grands et costauds, de marquer sur des contres ou sur coups de pied arrêtés, mais ça ne marche pas tout le temps. Si on avait moins de crainte, on aurait pu faire quelque chose en les pressant pour essayer de les prendre à leur propre jeu. Mais évidemment, il est facile de juger un match face à la meilleure équipe du monde assis dans la tribune ou face à la télévision. L’Espagne parvient à avoir une possession de balle incroyable, et des joueurs que je respecte beaucoup, comme Iniesta ou Xavi, qui sont à la fois talentueux et humbles.

La France s’est malgré tout créée quelques occasions…
Oui, c’est pour ça qu’avec une autre philosophie, sans avoir la possession pour autant, il est possible de déjouer l’Espagne. Avec des joueurs comme Benzema, Ribery ou Valbuena, nous sommes sûrs d’avoir des occasions, mais le plus important, c’est de marquer. Si tu marques contre ces équipes-là, tu les tues mentalement, les fais sortir et les prends davantage en contre.

Que pensez-vous de la pression médiatique sur Benzema?
C’est la vie du footballeur, il y a toujours des hauts et des bas. Il a déjà vécu des moments comme ceux-là, où il a été fortmement critiqué, et derrière il est revenu en force avec le Real et l’équipe de France. Aujourd’hui, il est moins bien, et chez un attaquant cela se voit davantage. Et s’agissant de l’attaquant-vedette des Bleus, on ne l’a pas loupé…

Percevez-vous une évolution depuis l’arrivée de Didier Deschamps?
Laurent Blanc et Didier sont deux grands entraîneurs et de grands anciens joueurs. Il ne faut pas oublier que nous avons été invaincus pendant deux ans, même si la mauvaise presse dira que le Brésil était à 10, ou que face à l’Angleterre il manquait Wayne Rooney alors qu’on a quand même joué à l’exterieur… A l’Euro, nous avons joué la Suède le jour où il ne fallait pas les rencontrer, et face à l’Espagne nous avons été timides, mais sans démériter non plus. Il y a une évolution, mais il est plus dur de sortir d’une crise comme celle du Mondial en Afrique du Sud que d’une “mini-crise” après un Euro où on atteint les quarts pour s’incliner face à une équipe comme l’Espagne. A l’Euro, il s’agissait plus d’un problème de comportement, mais Philippe Méxès et moi avons été exemplaires de notre côté. On peut jouer plus ou moins bien, mais le plus important est de respecter l’image de l’équipe de France et le maillot que l’on porte.

Êtes-vous optimiste pour la qualification?
Oui. C’est notre devoir d’être compétiteurs et de se dire que l’Espagne n’a qu’un point d’avance, mais notre calendrier est un peu plus dur que celui de la Roja. Il ne faut pas oublier que l’Espagne nous a fait un cadeau contre la Finlande, mais il est peu probable qu’elle en fasse un deuxième. En étant réaliste, je pense que nous finirons deuxièmes. Malgré le repêchage, je pense que nous jouerons la Coupe du Monde car nous avons une très grosse équipe.

Vous rêvez d’une finale?
Oui, imaginez un peu si on jouait le Brésil en finale! Ils auraient une énorme pression de se retrouver face à la France, après 98 et 86…

Texto: Román Bellver
Fotos: Daniel Duart